Ossip Mandelstam, poète russe

ossip-mandelstam.jpg14 janvier 1891 – 27 décembre 1938

Traditionnellement les historiens de la littérature russe adoptent une périodisation avec les métaux précieux : l’or et l’argent. On parle ainsi du Siècle d’or, qui englobe la majeure partie du XIX siècle[1] et du Siècle d’argent, d’ailleurs bien court, car débutant à la fin du XIXe, il s’acheva tragiquement pendant la terreur stalinienne. Cette époque correspondait à l’essor remarquable de plusieurs domaines culturels : la littérature, le théâtre, la musique et les arts picturaux.

Les symbolistes russes[2] étaient les premiers à entrer dans ce nouveau siècle. Si on les compare aux symbolistes occidentaux, ils apparurent plus tardivement, mais leur mouvement avait, peut-être, plus d’originalité.

Au début du XXe les courants littéraires deviennent beaucoup plus nombreux : futuristes, acméistes, formalistes… Les spécialistes de littérature se délectent de cette abondance, mais les lecteurs retiennent surtout les noms sans s’attacher aux étiquettes.

Acméistes
Quand je prononce le mot « acméistes[3] » je vois instantanément les visages de trois grands poètes, des grands amis aux destins tragiques : Anna Akhmatova[4], Nikolaï Goumiliov[5] et Ossip Mandelstam. Depuis peu les lecteurs français peuvent lire les œuvres complètes[6] de Mandelstam, aussi c’est le moment pour parler de sa vie courte, riche et tragique.

Ossip Mandelstam[7] est né le 14 janvier 1891 à Varsovie (à l’époque la ville faisait partie de l’Empire russe) où son père, négociant en maroquinerie, était installé pendant quelques années. Sa situation matérielle était assez solide, il appartenait à la première guilde et comme tel, n’était pas astreint à la zone de résidence. La famille était originaire de Lituanie, le père du poète Chatsnel (Emile), est né en 1856 à Jagary, un shtetl situé près de la frontière avec la Lettonie, tandis que sa mère, née Flora Verblovska, vit le jour en 1866 à Vilna, la Jérusalem du Nord. Les Juifs de cette région étaient proches de la culture allemande et assez hostiles au monde russe, de plus, souvent ils se reconnaissaient dans les aspirations de la Haskala. Les grands-parents paternels verraient volontiers leur fils Chatsnel devenir rabbin. Ils l’envoient à Berlin dans une yeshiva, mais visiblement il n’avait pas la vocation pour des études de la Thorah.

Enfance bourgeoise
Ossip Mandelstam évoque ce passé familial dans le Bruit du temps, un récit autobiographique dans lequel il plante admirablement le décor : celui d’une enfance dans une famille juive, bourgeoise, à Saint-Pétersbourg au début du XXe siècle.

Si on en juge par le chapitre le Chaos judaïque du Bruit du temps, les relations n’étaient pas faciles entre le père et le fils. Déjà tout jeune garçon, il est choqué par le langage paternel :

« Était-ce le russe d’un Juif polonais ? Non. La langue d’un Juif allemand ? – Non plus. Peut-être un accent particulier de Courlande ? Je n’ai en rien entendu de comparable. Une langue alambiquée et tordue d’autodidacte, où les mots concrets s’entrelaçaient avec les termes philosophiques de Herder, Leibnitz et Spinoza. Ses phrases à la syntaxe bizarre d’un talmudiste, étaient artificielles, inachevées… Mon père n’avait pas du tout de langue, c’était un bégaiement et une absence de langue ».

Ossip était beaucoup plus proche de sa mère, pianiste, grande lectrice qui était d’ailleurs une cousine du critique littéraire Semion Venguerov, très réputé à l’époque. Si Mandelstam n’aimait pas le parler paternel, dans sa mémoire, la voix de sa mère resta gravée :

« La langue de ma mère était le grand-russe littéraire, pur et sonore, sans la moindre addition étrangère avec des voyelles quelques peu élargies et trop ouvertes ; son vocabulaire était pauvre et concis, les tours de phrases étaient monotones, mais c’était une langue, et il y avait en elle quelque chose d’authentique et d’assuré. Ma mère aimait parler et appréciait les saveurs des racines du grand-russe. N’était-elle la première dans sa lignée à prononcer ces sons russes, purs et clairs ? »

Hébreu, non ; français et allemand, oui
Dans le chapitre la Bibliothèque il décrit la différence entre les livres de son père et de sa mère. Parmi les volumes en hébreu, il y avait un manuel d’apprentissage de l’alphabet, mais Ossip ne réussit pas à retenir « l’Alef-Bet », bien que ses parents eussent engagé un maître réputé. D’ailleurs la famille était assez éloignée de la religion, ils allaient rarement à la synagogue, marquant seulement deux fêtes importantes pour les Juifs : Rosh Hashana et Yom Kippour. En revanche, déjà enfant, il parlait le français et l’allemand grâce aux nurses allemandes et les gouvernantes françaises, présentes dans la famille.

Les Mandelstam quittent Varsovie en 1892 pour s’installer d’abord à Pavlovsk et ensuite à Saint-Pétersbourg. Pavlovsk, bâti dans le même style que la capitale impériale, est éloignée d’une trentaine kilomètres de la ville fondée par l’empereur Pierre le Grand en 1703. Il est important de noter cette influence de l’architecture classique qui entourait le futur poète dès son plus jeune âge. Il était toujours très sensible à l’harmonie des bâtiments, souvent évoqués dans ses poèmes. Ce n’est pas un hasard si son premier recueil porte le titre la Pierre.

À partir de 1897 les Mandelstam s’installent à Saint-Pétersbourg, dans le vieux quartier de Kolomna où se trouvait d’ailleurs la Grande Synagogue[8]. Deux ans plus tard, le 1 septembre 1899 le jeune Ossip rentra au Collège Tenichev, l’établissement privé, parmi les plus élitistes de la ville, qui avait un programme assez particulier avec les matières « pratiques » comme la comptabilité ou la géographie commerciale. Avec le décalage de quelques années, Vladimir Nabokov, né en 1899 dans une très riche famille d’aristocrates russes, fréquentera le même Collège Tenichev. Mandelstam n’était pas un mauvais élève, mais visiblement il avait fait son choix, en privilégiant les langues, l’histoire, la littérature. Il avait aussi de très bonnes notes (5/5) en mathématiques, géologie, cosmographie et en économie politique. En revanche, il atteignait juste la moyenne (3/5) en physique et comptabilité. Ainsi il ne pourra pas prétendre à la mention « excellent », pratiquement indispensable pour les élèves juifs lors de l’inscription à l’Université.

Pendant sa scolarité il écrivait déjà des poèmes, d’après la revue du collège. À la rentrée scolaire 1907, il récita le poème (malheureusement perdu) le Char. L’auteur de l’article loua le texte, mais blâma la diction peu claire du jeune poète.

Dans ces années qui suivaient la première révolution russe de 1905 et la défaite de la Russie dans la guerre contre le Japon, la jeunesse russe était très frondeuse. Mandelstam ne faisait pas l’exception et il adhéra en 1906 (il avait 15 ans !) au parti des socialistes-révolutionnaires.

Paris
En 1907 il obtient son baccalauréat, et ses parents, très inquiets à cause de son activisme politique, décidèrent de l’envoyer à Paris où il s’était inscrit à la Sorbonne. Il eut le temps de suivre quelques cours à la Faculté des Lettres ; il était passionné par le vieux français et les poèmes de François Villon. Il assista aux cours d’André Bergson au Collège de France. Il fréquentait souvent des émigrés russes, assez nombreux à cette époque à Paris. Ce séjour était sûrement enrichissant, mais trop bref pour déboucher sur un diplôme universitaire.

À son retour en septembre 1908 il avait l’intention de s’inscrire à la Faculté de Lettres de Saint-Pétersbourg, mais pendant son absence, le tsar Nicolas II avait signé un décret qui limitait d’une manière drastique les inscriptions de Juifs, déjà difficiles auparavant. Mandelstam partit alors à Heidelberg où il passa deux trimestres en étudiant les langues romanes et la philosophie. Pendant cette période, il réussit à faire de courts voyages en Italie et en Suisse ; mais il n’avait pas les moyens de prolonger ces séjours.

Retour en Russie
Fin 1910 il revint en Russie où jusqu’au début de la guerre il vivait à Saint-Pétersbourg, en participant à la vie artistique de la capitale. Il lisait ses poèmes pendant des soirées littéraires, qui servaient d’un moment d’échanges entre les jeunes artistes. Ainsi il fait connaissance avec Anna Akhmatova et son mari Nicolaï Goumilev. De cette rencontre va naître le nouveau courant dans la poésie russe : l’acméisme. Il assistait très souvent aux concerts, car il aimait beaucoup la musique. Ensuite venaient ses vers nourris par l’inspiration musicale. Il commence aors à être connu grâce aux publications dans la revue Apollon, considérée comme la plus prestigieuse du pays.

Pour s’inscrire à l’Université de Pétersbourg, il s’était fait baptiser à l’Église méthodiste de Vyborg et effectivement, pendant plusieurs semestres, il fréquente avec assiduité les cours à la Faculté des Lettres. Il commence même des leçons de grec, qu’il n’a pas étudié au lycée, et la lecture d’Homère devient pour lui un événement fabuleux. Il avait une vraie passion pour le monde antique.

Enfin au printemps 1913 paraît son premier recueil à compte d’auteur, la Pierre qui réunissait les poèmes écrits dans les années 1909-1913 :

Дано мне тело – что мне делать с ним
Таким единым и таким моим?
Un corps m’est donné : qu’en ferais-je,
Tellement unique et tellement mien ?

За радость тихую дышать и жить,
Кого, скажите, мне благодарить?
Pour la douce joie de vivre et respirer,
Dites-moi, qui en remercier ?

Я и садовник, я же и цветок,
В темнице мира я не одинок
Jardinier et fleur à la fois,
Je ne suis pas seul au plus noir de l’Univers.

На стёкла вечности уже легло,
Моё дыхание, моё тепло.
Et sur le verre de l’éternité
Mon souffle, ma chaleur déjà sont déposés.

Запечатлеется на нём узор,
Неузнаваемый с недавних пор
Son empreinte difficile à déchiffrer,
S’était fixée depuis peu de temps.

Пускай мгновения стекает муть
Узора милого не зачеркнуть.
Que l’instant s’envole avec la buée
Le dessin bien-aimé, rien ne peut l’effacer.

Il s’agit du poème d’un adolescent, écrit en 1909. Le monde décrit est bien concret, plein d’interrogations. On sent pourtant une joie de vivre, même s’il pressent aussi de multiples dangers auxquels il peut être confronté. Après avoir lu ces vers, le poète Georgi Ivanov note : J’ai senti au cœur le pincement d’envie. Pourquoi n’est-ce pas moi qui ai écrit cela ?

La guerre
Lorsque la guerre éclate, Mandelstam voulut s’enrôler comme l’infirmer dans un train militaire, car il était dispensé de la conscription à cause de l’asthénie cardiaque. Mais il n’a pas pu concrétiser ce plan. Pour lui 1914 sera toujours une date charnière, et il pressent les bouleversements et les catastrophes à venir. Il comprend vite qu’une nouvelle Europe sortira du conflit mondial et il craint pour les valeurs de la civilisation :

О, Европа, новая Эллада,
Охраняй Акрополь и Пирей!
O Europe, nouvelle Hellade,
Veille sur l’Acropole et le Pirée !

Durant les années 1914-1917 il reste en Russie, circulant sans cesse entre Moscou et Saint-Pétersbourg, il devient un habitué des soirées littéraires, où des admirateurs fidèles l’acclamaient. Il fréquentait les cours à l’université, mais avec moins d’assiduité, et échouera à l’examen final. Il se rendit à plusieurs reprises en Crimée, enchanté de voir les traces de la civilisation grecque. Pendant l’un de ces séjours, il est averti par télégramme de la maladie de sa mère ; il a juste le temps d’arriver pour les obsèques.

Comme la plupart des intellectuels russes, et surtout en tant que Juif, il accueille favorablement la révolution de Février 1917, mais il était beaucoup plus critique au moment du coup d’État d’octobre. Rapidement, le pouvoir des bolcheviks lui apparaît comme la menace principale pour le pays :

И в декабре семнадцатого года
Всё потеряли мы, любя
En décembre mil neuf cent dix-sept
Tout en aimant, nous avons tout perdu

Car en 1918, le gouvernement déclare la terreur comme la base de sa politique, les arrestations se multiplient parmi les opposants, suivies parfois par des exécutions. C’était le cas, en 1921, de Goumilev. Même la vie quotidienne devenait problématique. Les intellectuels étaient souvent traités de parasites sociaux et, comme tels, pouvaient être poursuivis par la Tcheka. Heureusement, Anatoli Lounatcharski[9], le Commissaire du Peuple à l’Instruction publique, qui connaissait et appréciait l’art moderne, protégeait souvent les artistes. Ainsi, Mandelstam obtient un poste au Commissariat mais doit quitter Saint-Pétersbourg en 1918 ; les bolchéviques abandonnent alors la capitale impériale pour Moscou, à cause de sa position plus centrale qui permettait d’organiser plus facilement la guerre contre les armées blanches. Toutes les administrations se replient sur Moscou déjà affamée, car toutes les ressources étaient destinées pour le front. La population civile vivait avec de maigres rations, distribuées très irrégulièrement. Dans cette situation, les habitants quittaient la ville dès que possible, en se dirigeant surtout vers l’Ouest (souvent avec l’idée d’émigrer) ou le Sud qui était mieux approvisionné. En mars 1919, Mandelstam part vers l’Ukraine, et en avril 1919, il rejoint Kiev où il rencontre Ilya Ehrenbourg, qui des années plus tard, évoquera cette rencontre dans ses mémoires.

Puis vint Nadejda Khazina
Le 1er mai 1919 dans une boîte de nuit qui s’appelait Khlam (Bric-à-brac) il fit connaissance d’une jeune peintre de 19 ans Nadejda Khazina qui deviendra sa femme et qui allait sauver son œuvre de l’oubli. À Kiev ils vécurent quelques mois, heureux, dans un immeuble du centre de la ville ; on peut signaler qu’en juin 2018, sur cet immeuble, une plaque commémorative y est apposée, qui fait penser à Orphée et Eurydice.

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Nadejda Mandelstam

Mais l’Ukraine est plongée à son tour dans la guerre civile, pendant laquelle les pogromes sont massifs. D’après les Mémoires d’Ehrenbourg, Mandelstam et lui-même s’enfuient de Kiev et se dirigent vers la Crimée. Un témoin de l’époque raconte : « Il travaillait avec son frère Alexandre dans les vignobles d’Otoussa pour se faire un peu d’argent. La chaleur empêchait de descendre jusqu’à la mer, et son unique chemise était noire de sueur. Et c’est à ce moment-là qu’il a composé ses vers sur la somptuosité de la vie vénitienne ». Il poussa jusqu’en Géorgie, dirigée alors par un gouvernement menchevique, mais le pays était menacé par les bolchéviques, d’ailleurs arrivés en 1921 ; Mandelstam décide alors de rentrer à Kiev, malgré une longue séparation, il souhaitait retrouver Nadejda, la jeune peintre de Kiev. Il la rejoint en 1921, et se marieront un an plus tard. Ils ne se quitteront plus.

Pendant les années du communisme de guerre (1918-1921), la situation matérielle en Russie était absolument catastrophique, on manquait de tout. Les usines de papier étaient à l’arrêt, l’impression des livres était pratiquement stoppée. Pour cette raison, son second recueil Tristia paraîtra à Berlin. À cause de son attitude de plus en plus hostile au régime, déjà dans les années 1920, les écrits de Mandelstam sont de plus en plus souvent interdits. Heureusement, il avait encore des défenseurs comme Lounatcharski ou Boukharine[10]. De temps en temps, on voyait son nom dans des « grosses revues », si caractéristiques pour la vie littéraire russe ; un recueil sous le titre les Vers paraît en 1925. Il pourra encore publier en 1928 son dernier livre avec le texte autobiographique le Bruit du temps, et le récit le Sceau Égyptien. De son vivant, ses autres textes ne paraissent que dans les revues ; souvent ils provoquent des critiques véhémentes. En 1933, le rédacteur en chef de la revue Zvezda, César Volpé, qui osa publier son Voyage en Arménie, est démis de ses fonctions le lendemain de la parution ; parallèlement, dans la Pravda paraît une attaque violente contre ce texte.

Ossip Mandelstam la Pierre.jpgIl lui arrivait encore de réciter ses textes en public, où on l’écoutait en silence, ensuite on applaudissait longtemps. Ces moments étaient devenus des événements légendaires. Or en Union Soviétique, toute l’activité éditoriale était étatisée. L’écrivain qui n’était pas publié, était privé de moyens d’existence. Mandelstam se rabattait sur les traductions, mais il avait du mal à obtenir des contrats. L’Union des Écrivains refusait de lui attribuer un logement et il était forcé d’habiter avec sa femme chez des amis, de sous-louer des chambres dans des appartements communautaires, de partir dans des maisons de repos, gérées par des fonctionnaires où il était épié et surveillé. À force d’insister, il obtint deux minuscules pièces aux murs si minces que Nadejda et Ossip avaient l’impression d’être écoutés du matin au soir, d’autant plus qu’à partir de 1930, des mouchards faisaient partie de leur quotidien. Cette situation força le poète à prendre certaines précautions pour sauvegarder ses textes. C’était le travail de Nadejda. Elle copiait et ensuite cherchait des cachettes, en général chez des personnes éloignées du monde littéraire.

Au printemps 1933 lors d’un voyage en Ukraine dans la famille de sa femme, Mandelstam est le témoin oculaire des conséquences catastrophiques de la collectivisation. Il évoque dans ses vers la famine terrible qui sévit dans ce qui fut le grenier à blé de la Russie :

Природа своего не узнаёт лица
А тени страшные – Украины, Кубани
La nature ne reconnait plus ses propres traits
Ombres effrayantes de l’Ukraine, du Kouban …

Mais Mandelstam ira encore plus loin dans sa critique intransigeante des dirigeants bolchéviques, il sera clair et net, sans ambiguïté possible :

Мы живём под собою не чуя страны,
Nous vivons sans sentir sous nos pieds le pays,

Наши речи за десять шагов не слышны,
Nos paroles à dix pas n’atteignent plus l’ouïe,

A где хватит на полразговорца
Mais il suffit d’un demi-mot,

Там припомнят кремлёвского горца.
Pour évoquer le montagnard du Kremlin.

Его толстые пальцы, как черви жирны,
Ses doigts épais et gras tels des asticots,

А слова, как пудовые гири, верны.
Infaillibles ses mots pèsent comme des poids,

Тараканьи смеются усища,
Il porte une moustache de cafard,

И сияют его голенища.
Et ses grosses bottes brillent comme des phares. 

А вокруг его сброд тонкошеих вождей
La racaille des chefs aux cous fluets l’entoure

Он играет услугами полулюдей
Et lui se joue de ces sous-hommes,

Кто свистит, кто мяучит, кто хнычет
L’un siffle, l’autre miaule, un autre encore geint,

Он один лишь бабачет и тычет. (…)
Lui seul parle et pointe son doigt.

Что ни казнь у него – малина
De toute exécution il se fait une fête,

И широкая грудь осетина.
Et bombe son large poitrail d’Ossète.

Ce poème fut écrit à la fin de l’année 1933. Mandelstam eut peur de le noter, il l’apprit donc par cœur, comme d’ailleurs sa femme. Mais il le lut à quelques personnes jugées dignes de confiance. Par exemple à Boris Pasternak qui, épouvanté, lui dit : Vous ne m’avez rien lu et je n’ai rien entendu.

tristia-d-ossip-mandelstam.jpegCondamnation à l’exil
Mais le texte commence à circuler dans la ville, et le 13 mai 1934, des agents de la police secrète se présentent chez les Mandelstam pour une perquisition qui dure toute la nuit. À 7 heures du matin ils emmenèrent le poète à la Loubianka. Cette première arrestation a duré une quinzaine de jours, et Mandelstam sera régulièrement interrogé. Plus tard, il avouera à sa femme qu’il craignait d’être fusillé. Heureusement, à la suite de multiples interventions au plus haut niveau, surtout de la part de Boukharine, un miracle eut lieu et la sentence sera relativement clémente : trois ans d’exil à Tcherdyn, dans l’Oural. Sa femme était autorisée à l’accompagner.

Le voyage, effectué sous escorte de trois soldats, dura cinq jours. Tcherdyn était une petite ville, où les déportés politiques étaient très nombreux. Nadejda commençait à s’interroger sur les possibilités de gagner leur vie, car en Union Soviétique les condamnés devaient trouver du travail par leurs propres moyens. Mais ils ne sont restés à Tcherdyn que quelques semaines, car à Moscou, Boris Pasternak et Boukharine continuaient leurs démarches en faveur de Mandelstam. Alors, le second miracle eut lieu. Staline ordonna de revoir toute l’affaire et téléphona même personnellement à Pasternak pour lui faire savoir que tout ira bien pour Mandelstam.

Il n’était pas question d’autoriser son retour à Moscou, ni d’ailleurs dans aucune grande agglomération, à l’époque au nombre de 12 sur le territoire de l’URSS. Il pouvait choisir une autre ville, hors de cette liste, alors il choisit Voronej, placé bien plus au sud, près de riches régions agricoles et surtout parce qu’il avait un bon ami originaire de cette ville, dont le père était médecin dans les services pénitenciers. Mandelstam décréta qu’une telle relation pourrait lui être utile.

Dans ses mémoires Nadejda parle de leur choc à l’arrivée : En 1934 Voronej était une ville sinistre où le pain manquait. Les paysans qui avaient fui les kolkhozes et d’anciens koulaks mendiaient dans la rue.

Mais peu à peu leur vie s’organisa, ils trouvèrent à se loger ; au début ils survivaient grâce à l’aide financière de Boris Pasternak et d’Anna Akhmatova ; plus tard, Mandelstam composera des émissions littéraires pour la radio locale, et il reçut aussi commande d’un livre sur l’histoire de Voronej. Nadejda alla à plusieurs reprises à Moscou, et obtint des commandes pour des traductions. Ils avaient de quoi payer leur omelette quotidienne, une boîte de sardines était un luxe inouï.

Et surtout il écrivait beaucoup, évidemment sans espoir d’être publié. Ses poèmes, réunis plus tard sous le titre les Cahiers de Voronej, forment un tiers de son œuvre poétique. Il les écrivait dans des cahiers d’écoliers, d’où les noms de ce cycle. Ossip et Nadejda allaient souvent aux concerts, assistaient aux répétitions ; il voulait même écrire un texte sur les liens entre la poésie et la musique.

Formellement, le 16 mai 1937, son exil devait prendre fin. Le couple regagne alors Moscou pour apprendre qu’ils ont perdu le droit d’y résider, et que leur appartement a été attribué à quelqu’un d’autre. Ils louent un modeste appartement en banlieue et commencent les démarches pour retrouver leurs droits. En avril 1938, un certain Stavski, le secrétaire de l’Union des Écrivains semble vouloir les aider. Il leur propose deux bons de séjour dans une maison de repos. C’était un endroit pittoresque, mais complètement coupé du monde, sans moyens de transports, la gare la plus proche étant à une dizaine de kilomètres. En réalité, il s’agissait d’un guet-apens : le 2 mai 1938 Mandelstam y était arrêté pour la deuxième fois, condamné quelques jours plus tard à cinq ans de travaux forcés pour activités contre-révolutionnaires.

Il passe tout l’été à la prison de Boutyrki et Nadejda réussit à lui faire parvenir quelques colis. Le 9 septembre 1938 elle est informée qu’il est parti de Moscou dans un convoi qui se dirigeait vers Vladivostok. Ce convoi arrivera au camp de transit le 12 octobre. Mandelstam devait penser que sa femme était aussi arrêtée, car son unique lettre, datée du 20 octobre, avait été adressée à son frère Alexandre : « Ma santé est très mauvaise. Je suis maigre et complétement épuisé, presque méconnaissable, je ne sais si cela vaut la peine d’envoyer des vêtements, de la nourriture et de l’argent. Vous pouvez essayer quand même… J’ai très froid sans les vêtements appropriés… Choura, écris-moi tout de suite des nouvelles de Nadia. Mes chéris, je vous embrasse. Ossia ».

Destinataire décédé
Nadejda envoie immédiatement un colis, qui lui est retourné avec la mention : destinataire décédé.

Deux ans plus tard le frère d’Ossip Mandelstam, Aleksander est convoqué au Bureau de l’État civil où il a reçoit le certificat de décès en date du 27 décembre 1938, à l’âge de 47 ans.

On peut dire que Mandelstam mourut pour un crime de poésie dans un camp de concentration.

Ossip Mandelstam le Bruit du Temps.jpgOssip avait raison de craindre une arrestation de sa femme, car le mandat d’arrêt à son nom était effectivement établi. Elle fut sauvée car elle n’avait pas d’adresse fixe, pendant des années, surtout dans les mois qui suivirent l’arrestation, elle erra, sous-louant des chambres, vivant chez quelques amis fidèles, prêts à l’accueillir. Un temps, elle travailla comme ouvrière dans une usine textile la nuit, et pour ne pas s’endormir, elle courait le long des métiers à tisser en récitant les poèmes et la prose de son mari … Les copies manuscrites furent disséminées parmi ses proches, mais elle ne faisait confiance à personne, et répétait sans cesse les textes qu’elle devait sauver de l’oubli.

Sa vie est devenue un peu plus facile après la mort de Staline. Elle put revenir à Moscou, et faire parvenir en Occident les textes d’Ossip Mandelstam. Enfin, elle eut la joie immense de tenir entre ses mains le premier volume des Œuvres complètes, parues à New-York en 1967, suivi de trois autres. Elle réussit même, en 1973, à faire paraître en URSS un volume d’Ossip Mandelstam, chose impensable depuis des années 1930.

Mais Nadejda Mandelstam est aussi un auteur de mémoires, intitulés Contre tout espoir, dans lesquels elle analyse avec une rare force et intelligence les mécanismes des régimes totalitaires.

Avant sa mort elle fait don de toutes ses archives à l’Université de Princeton, elle ne souhaitait pas les laisser en Union Soviétique.

Elle est morte le 29 décembre 1980 à Moscou, presque jour pour jour avec Ossip. AS♦

Ada Shlaen, mabatim.info

[1] Siècle d’or de littérature russe. A l’origine, cette période concernait surtout A. Pouchkine (1799-1837) et N. Gogol (1809-1852). Avec le temps, le Siècle d’or englobait aussi les grands romanciers du XIXe, comme Tourgueniev (1818-1883), Dostoïevski (1821-1881), Tolstoï, (1828-1910) …
[2] Le mouvement de symboliste débuta en 1894 quand Valéry Brioussov (1873- 1924) publia le recueil Les symbolistes russes.
[3] Acméisme : ce terme vient du mot grec « akmé » qui signifie «pointe», «apogée». Par opposition aux symbolistes, les acméistes étaient attachés au monde réel, aux sensations, à la dimension poétique de la vie quotidienne. Ce mouvement poétique apparaît au début des années 1910, surtout grâce à Nicolaï Goumiliov. Les acméistes prônaient une langue simple et concrète pour décrire les sensations et les images. Ils étaient aussi très attachés aux valeurs de la civilisation occidentale, d’où la définition de Mandelstam : « l’acméisme est la nostalgie de la civilisation mondiale ».
[4] Anna Akhmatova (1889-1966) : Bien que née à Odessa et ayant vécu plusieurs années à Kiev, Anna Akhmatova était liée avec Tsarskoïe Selo et St-Pétersbourg. Elle a écrit ses premiers vers à 11 ans et son premier recueil le Soir a été publié en 1912. A 16 elle fait connaissance de Nikolaï Goumiliov qu’elle épouse en 1912. De ce mariage naît aussi, en 1912, son unique enfant, Lev. Dans sa poésie, par opposition aux symbolistes, elle décrit la vie concrète, saisissable. En 1918 les époux divorcent, mais gardent de forts liens d’amitié. Le 3 août 1921 Nikolaï Goumiliov, qui n’a jamais caché ses opinions antibolchéviques, est arrêté par la Tcheka et accusé d’avoir participé à un complot monarchiste. Il est exécuté le 26 août 1918. Cette tragédie sera la première d’une longue série pour Akhmatova. (Arrestation et mort dans un camp de son second mari, plusieurs arrestations et un long emprisonnement de son fils …) Ces événements sont évoqués surtout dans son poème Requiem. Comme Mandelstam, Akhmatova sera interdite en Union Soviétique jusqu’à la mort de Staline. Après 1953, ses œuvres seront publiées, mais censurées impitoyablement.
[5] Nikolaï Goumiliov (1886-1921) : Il est important de connaître sa courte vie, mais aussi très dense (voyages en Europe et Afrique, activités littéraires multiples, héroïsme pendant la guerre …) mais il faut surtout savoir que Nikolaï Goumiliov était un grand poète ! Sa mort tragique en 1921 présagera des années terribles pour la culture russe.
[6] Les œuvres en deux volumes, traduction de Jean-Claude Schneider. Cette édition est bilingue.
[7] Ossip Mandelstam se prononce « ossip mandelchtam »
[8] La Grande Synagogue de Saint – Pétersbourg a été construite entre 1880 et 1888, consacrée en 1893.
[9] Anatoli Lounatcharski (1875-1933 à Menton !) Né dans la famille d’un haut fonctionnaire, il est très tôt attiré par les idées révolutionnaires. Pendant quelques temps il suit des cours à l’université de Zurich, car tout jeune il était déjà sur « une liste noire » en Russie. Dès 1904 il rejoint Lénine, et malgré leurs oppositions quant au rôle des artistes, il le soutiendra toujours. Après le coup d’État d’octobre 1917 et jusqu’à 1929, il a occupé le poste du Commissaire du Peuple à l’instruction publique. Il a favorisé tous les mouvements culturels de l’époque, en s’opposant souvent à Lénine. En 1929 quitte son poste, remplacé par Andreï Boubnov, un bolchévique bien plus fidèle à la ligne du parti. Après la mort de Lénine en 1924, Lounatcharski ne s’est jamais opposé à Staline qui préférera l’éloigner de Moscou en lui confiant les postes diplomatiques. Il est mort en France, en se rendant à Madrid pour prendre le poste d’Ambassadeur d’URSS.
[10] Nikolaï Boukharine (1888-1938) Né dans une famille d’enseignants, il a commencé par une bonne formation scolaire. Mais très tôt il participe à l’agitation politique. Encore lycéen, à l’âge de 15 ans avec son ami Ilya Ehrenbourg, il organise sa première grève dans une usine de Moscou. Forcé d’émigrer, il se rapproche des intellectuels de gauche (Karl Radek, Rosa Luxembourg …). Malgré des relations assez conflictuelles avec Lénine, il appuie le Coup d’État d’octobre. Il était partisan des réformes économiques comme la NEP et s’était opposé à la collectivisation.
Ada ShlaenAprès l’arrivée de Staline au pouvoir, il quitte le gouvernement et devient le rédacteur en chef du journal Izvestija. Mais il était vu par Staline comme un concurrent potentiel et, pour finir sera arrêté en août 1936. Après un procès entièrement truqué, il est fusillé le 15 août 1938. Il a été réhabilité par Mikhaïl Gorbatchev en 1988.

Voir aussi :
Akadem : « Le poète juif qui a défié Staline »

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