URSS : Dissidence juive dans la période du dégel (1954-1970)

Du dégel littéraire au dégel politique

iberte-juifs-urss-antisemitisme.jpg…Sur le moment, la mort de Staline provoqua une stupéfaction générale, car il semblait être immortel. On était au début de mars, les températures étaient encore glaciales. L’incertitude, la peur, la crainte faisaient trembler de froid et de peur tout le monde. Partout on entendait les mots : « Qu’allons-nous devenir ? »

Qui aurait pu penser que le pays était à l’aube des changements importants, que bientôt le mot « dégel » sera le plus populaire et qu’il désignera non seulement des changements climatiques ?

En mai 1954 l’écrivain Ilya Ehrenbourg, un rare survivant du Comité Antifasciste Juif, publia dans une importante revue littéraire Znamia, un roman intitulé le Dégel. Soyons honnêtes, cette œuvre n’est pas la meilleure parmi ses nombreux textes. Du point de vue littéraire elle est loin d’égaler ses deux chefs d’œuvres Les aventures extraordinaires de Julio Jurenito et de ses disciples et Lazik le tumultueux, sans parler de ses mémoires Les Années et les Hommes.

Pourtant d’une manière indéniable, ce roman resta dans la mémoire collective et il avait produit à l’époque un vrai choc. Quel est alors le secret de sa longévité ? Ilya Ehrenbourg y retrouva sa plume inégalable de journaliste. N’était-il pas déjà correspondant de guerre lors du premier conflit mondial ? Ensuite, il écrivit des reportages durant la guerre civile d’Espagne ; en 1940 il fera partie de ces quelques témoins de l’arrivée des Allemands à Paris, et surtout dans les années 1941- 45, il devint la plume la plus populaire parmi les soldats soviétiques. Il était pour eux Ilioucha[1], un proche, un ami. Indéniablement, on peut le considérer comme l’un des grands reporters du XXe siècle.

Dans le Dégel, l’auteur privilégie des évocations au détriment des descriptions et le lecteur avisé saisit instantanément ses allusions. En guise d’exemple de cette manière détournée, il parle de l’Affaire des blouses blanches, qui devait être le point culminant de la campagne antisémite, déclenchée par Staline en janvier 1953, deux mois avant sa mort.

L’héroïne, Lena, fait ausculter sa petite fille par Vera Scherer, un médecin expérimenté, très calme, et d’habitude maîtresse d’elle-même. Elle diagnostique une simple grippe. Lena exprime un doute. Vera lui lance alors : Pourquoi alors avez-vous fait appel à moi ? Voyant les larmes dans ses yeux, Lena s’empêtre dans des excuses très maladroites. Alors Vera Scherer lui dit d’une voix à peine audible : Si vous saviez, ce que je dois entendre maintenant …. après l’article[2]. Ce court dialogue suffisait aux lecteurs soviétiques pour comprendre toute l’horreur de la campagne antisémite déchainée en Union Soviétique à partir de 1948. Or dans le roman, le nom de Staline n’est même pas mentionné, même si au fil des pages, il devient évident que nous assistons à la fin d’un certain ordre social instauré par le « montagnard du Kremlin »[3].

Visiblement bien avant les autres, l’écrivain avait senti l’état du pays en train d’émerger de la glaciation stalinienne et, tout logiquement, le titre du roman le Dégel allait définir toute cette période historique, courte mais essentielle. Deux ans plus tard, en décembre 1956, le XXe Congrès du PCUS aura lieu et Nikita Khrouchtchev, son nouveau secrétaire, présentera aux délégués médusés le rapport qui dénonçait les crimes de Staline, les purges sanglantes successives, les camps de concentration, définis par Staline lui-même de camps de redressement par le travail qui avaient formé un maillage serré dans l’immense pays.

Les dissidents apparaissent …

Mais cette ambiance frondeuse, bien présente dans le roman, n’allait pas encore jusqu’à l’opposition réelle, active, organisée ; les héros d’Ehrenbourg se contentent de discussions, de réflexions, d’échanges de vue. Plus tard, on dira que les cuisines des appartements communautaires, les fameuses « kommounalki » étaient devenues les lieux de naissance de l’opposition, de la dissidence. Certains habitants, malgré des risques encourus, se mettaient à écouter des radios étrangères, telles Free Europe, Voice of America, Deutsche Welle, la BBC qui émettaient non seulement en russe, mais pratiquement dans toutes les langues utilisées en URSS et dans le bloc soviétique. Un peu plus tard, la radio israélienne Kol Israël aura aussi une émission en russe de 30 minutes. Évidement, toutes ces stations étaient brouillées par des services secrets soviétiques, mais les auditeurs arrivaient à bricoler des antennes d’occasion qui amélioraient la réception. Les journalistes de toutes ces radios critiquaient ouvertement le régime des pays de l’Europe de l’Est, mais, dans les programmes, il y avait aussi de très bonnes émissions littéraires, consacrées aux auteurs interdits en URSS comme Boris Pasternak, Ossip Mandelstam ou Anna Akhmatova. Avec le temps, ces radios inclueront dans leurs programmes des textes d’auteurs dissidents, comme Andreï Siniavski ou Youli Daniel[4]. Le jeune public appréciait bien des émissions de jazz, présenté par la propagande officielle soviétique comme musique décadente.

Toute cette ambiance était propice à l’apparition de personnalités non-conformistes, à l’origine de la dissidence, laquelle se développera avec le temps, aura ses journaux, ses porte-paroles, et qui jouera un rôle certain dans la dislocation du bloc de l’Est. Le régime communiste va combattre cette opposition d’une manière impitoyable, surtout après la destitution de Nikita Khrouchtchev en 1964. La dissidence, dans les pays du bloc communiste et surtout en Union Soviétique, est un sujet extrêmement vaste ; elle était motivée par le souhait de transformer le pays, d’en faire un État de droit, de démanteler à tout jamais le dogme du parti unique. Les démocrates russes (mais aussi polonais, tchèques, lituaniens, hongrois…) voulaient changer le régime de leurs pays pour y vivre librement. C’était l’objectif de l’académicien Andreï Dmitrievitch Sakharov ou de l’écrivain Vaclav Havel.

Les Juifs toujours à part ….

Mais les aspirations des Juifs étaient souvent bien différentes. Ils venaient de subir plusieurs années d’antisémitisme quasi officiel qui les avait laissés fortement meurtris. Lorsque nous parlons avec des personnes, encore adolescents à cette époque, ils se rappellent d’avoir été traité de jid[5] dans la cour de l’école, ils savaient qu’ils auraient du mal à intégrer certaines facultés prestigieuses, qu’ils n’auraient pas droit d’exercer certaines professions. Ainsi, tout en reconnaissant le bien fondé des objectifs de la dissidence démocratique et en les partageant souvent, ils avaient un tout autre objectif : ils souhaitaient obtenir le droit de quitter l’Union Soviétique, de choisir librement le pays où ils vivraient. En quelque sorte ils ont tiré les conséquences des changements intervenus dans le pays depuis le fatidique 5 mars 1953 et, timidement au début mais ensuite de plus en plus massivement et énergiquement, ils revendiquaient leur droit d’émigrer en Israël.

Il faut savoir que formellement, l’émigration n’était pas interdite par la loi soviétique, surtout dans le cas de réunification familiale, mais un refus était toujours possible. Ainsi entre 1955 et 1967 les autorités soviétiques ont autorisé le départ de 12.000 personnes qui effectivement avaient de la famille proche en Israël. Mais le gouvernement limitait d’une manière drastique l’émigration, surtout pour les habitants des grandes villes comme Moscou ou Leningrad, d’autant plus que parmi eux il y avait un certain nombre de spécialistes dans les domaines scientifiques et militaires comme Vladimir Slepak ou David Khavkine, dont les dossiers étaient rejetés d’office.

Les bénéfices du dégel

Parallèlement, la vie de la communauté juive semblait s’améliorer à l’époque. Effectivement, après la mort de Staline, les publications antisémites cessèrent de paraître, du moins pendant un certain temps, les relations diplomatiques avec Israël, rompues en février 1953, furent rétablies et des Juifs commencèrent même à espérer une timide renaissance de la vie culturelle et religieuse. Il semblait d’ailleurs que ces espoirs n’étaient pas vains. En 1954 paraissait, après une bonne vingtaine années d’interruption, le premier livre en yiddish, Motl peysi dem khazns de Sholem Aleikhem, suivi de ses nombreuses traductions. En 1959 un recueil d’Isaac Leib Peretz était publié à son tour, deux ans plus tard le mensuel yiddish Sovietish Heimland commença à être édité. Son rédacteur en chef Aaron Vergelis, un fidèle membre du parti communiste, évitait les sujets qui fâchent, comme par exemple les fermetures massives de synagogues et les difficultés pour les jeunes Juifs d’intégrer des universités prestigieuses ! Évidemment il s’agissait d’une publication de propagande pure, mais au moins était-elle en yiddish ! Dans plusieurs villes on organisait des concerts de musique klezmer et les chanteurs très populaires comme Nekhama Lifschitz ou Émile Horowitz se produisaient en public et enregistraient des disques. Comme dans les années 1920, le yiddish semblait être toléré tandis que l’hébreu était toujours sur une sorte de « liste noire », malgré le fort intérêt qu’il suscitait auprès des jeunes.

Le dégel a permis la libération de plusieurs milliers de prisonniers, dont certains étaient emprisonnés depuis les purges des années 1930, et parmi lesquels il y avait des sionistes qui ont pu enfin recouvrer la liberté, après une vingtaine d’années du Goulag. Grâce à ces personnes à Moscou, Léningrad, Kiev, Lvov, Odessa, Riga, Tchernovtsy, Vinnitsa, de petits groupes intéressés par l’étude de l’hébreu, de l’histoire juive et d’Israël se sont formés, tout en restant le plus discrets possibles. Ainsi apparaissaient des « oulpanim » clandestins ; parfois les diplomates donnaient un manuel qui ensuite était recopié à la main, car les machines à écrire avec caractères hébraïques étaient introuvables.

Il est toujours difficile de dater le début de tels mouvements d’opposition dans des pays aux régimes totalitaires ; mais l’été 1957 peut être considéré comme une date fatidique. En effet du 28 juillet au 11 août, s’était tenu le Festival International de la jeunesse avec la participation d’une importante délégation israélienne qui pourrait en être le déclencheur.

Les Israéliens à Moscou

Ainsi des milliers de jeunes gens, qui représentaient différents mouvements de la gauche mondiale avaient débarqué à Moscou pendant le bel été 1957. Le nombre des participants dépassait 30 .000 personnes ! Les délégations française et italienne, envoyées par les partis communistes, très forts alors, comptaient près de 2000 personnes chacune. Les Israéliens ont envoyé 200 délégués ; en général il s’agissait des membres des partis socialiste et communiste. À leur tête il y avait David Sorek, originaire de Bessarabie et qui parlait couramment le russe. Avant le départ, les jeunes Israéliens étaient prévenus qu’ils seraient surveillés par le KGB, mais ils étaient invités malgré ça à établir des contacts avec des jeunes Juifs. On leur donna une multitude de petits objets (crayons, cartes postales, fanions, agendas, brochures…) pour les offrir.

Un vendredi soir une foule compacte s’était réunie autour de la synagogue chorale de Moscou de la rue Arkhipov[6]. Les Juifs moscovites tout logiquement pensaient que certains délégués seraient présents. Le calcul était juste, des Israéliens, de bleu et de blanc vêtus, étaient venus assez nombreux et répondaient aux questions qui fusaient de toute part. En général ils parlaient en anglais, mais quelques-uns étaient capables de converser en russe, voire en yiddish ! Mais là aussi il fallait être prudents. Comme toujours dans de telles situations, la surveillance des agents du KGB était évidente. Probablement à cette occasion, des jeunes Juifs moscovites prirent l’habitude de venir à la synagogue plus régulièrement, surtout au moment des fêtes. En tout cas cette délégation était sans conteste un beau symbole du jeune État juif !

Pendant les quelques années qui suivirent le festival, on pouvait parler d’une détente politique et les contacts entre diplomates israéliens et Juifs soviétiques étaient devenus un peu plus fréquents et faciles. Des touristes étrangers et des boursiers slavisants jouaient aussi un certain rôle dans le transport des livres et des journaux interdits. Un exemplaire de l’Exodus de Léon Uris était un cadeau très apprécié ! Ensuite, grâce au samizdat, on procédera à plusieurs traductions de ce classique.

Le choc de la Guerre de six jours

Dix ans plus tard la guerre de Six jours est devenue le point culminant et décisif de la prise de conscience des Juifs soviétiques. La victoire israélienne a fait naître une grande fierté parmi les Juifs, même chez ceux qui semblaient parfaitement assimilés et qui occupaient dans la société des positions importantes, surtout dans les milieux artistiques ou académiques. Mais elle a provoqué un fort antisémitisme, sous le masque d’antisionisme. Les dirigeants soviétiques qui ont fourni des armes aux voisins arabes d’Israël se sentaient humiliés et Israël est devenu pour eux l’ennemi principal sur l’arène internationale. Encore une fois, la communauté juive était présentée comme une sorte de cheval de Troie qui pourrait nuire à l’Union Soviétique. Pour cette raison, des articles et des livres franchement antisémites furent publiés en grand nombre à partir de 1967[7].

Les Juifs avaient l’impression de revivre la période stalinienne et pour cette raison les candidats à l’émigration devenaient de plus en plus nombreux. En quelques mois, nous assistions à une rapide prise de conscience collective. Non seulement à Moscou, mais dans des villes comme Leningrad, Kiev, Tbilissi, sans parler de Riga, toujours au premier rang du mouvement, les gens se précipitaient dans des OVIR[8] pour déposer leur demande d’émigration. Les jeunes trouvaient des moyens artisanaux pour fabriquer un maguen David, apprenaient des chansons et des danses. Ils se réunissaient dans des bois dans les environs de Moscou ou de Riga et accrochaient le drapeau israélien en haut d’un arbre tandis qu’à proximité il y avait des agents du KGB. D’ailleurs on les reconnaissait facilement, ils avaient le même regard, souvent portaient en hiver les mêmes chapkas. Le samizdat juif s’organisait, parfois en collaborant avec un journal de la dissidence démocratique russe comme La chronique des événements en cours[9]. À Riga I. Mendelevitch et L. Korenblit réussirent à sortir deux livraisons du journal Iton, la troisième étant confisquée par le KGB.

Pourtant le nombre de visas de sortie restait infime : en 1968 seulement 231 personnes ont reçu des autorisations. À partir de 1969, les Juifs se mirent à envoyer des lettres par centaines aux instances internationales, comme l’ONU. L’une de ces lettres qui avait été écrite par un groupe de Juifs de Géorgie, fut lue par Golda Meir devant la Knesset. Par la suite, dans la presse soviétique parurent des articles où les signataires étaient nommément présentés comme des « traîtres » et des « renégats ». Parallèlement en Occident, le soutien aux Juifs soviétiques commença à se renforcer et en 1970 un certain nombre de visas fut délivré, surtout aux signataires de ces fameuses lettres.

Tout au long des années 1960, le mouvement sioniste était surtout fort dans les pays baltes[10], à Vilnius et à Riga, anciens centres très actifs de la vie juive. Les Juifs de Riga, même jeunes, comprenaient le yiddish, étudiaient l’histoire juive et apprenaient l’hébreu, car déjà ils envisageaient d’émigrer un jour en Israël. Les membres de la communauté s’occupaient aussi des lieux de massacre de Juifs comme la forêt de Rumbala. Bien longtemps après la fin de la guerre, les autorités soviétiques ne reconnaissaient toujours pas la particularité de la Shoah : sur les monuments et des plaques commémoratives (quand il y en avait, ce qui était assez exceptionnel !), il y avait une phrase traditionnelle, presque toujours la même : « Ici reposent de paisibles citoyens soviétiques, victimes de la barbarie nazie »). Or tout près de Riga, dans la forêt de Rumbula, près de 25.000 Juifs avaient été assassinés en deux journées, le 30 novembre et le 8 décembre 1941[11]. Malgré des demandes réitérées, les autorités soviétiques n’ont jamais autorisé l’installation d’un mémorial à cet endroit, qui sera érigé seulement en 2002.

Détournement d’avion !

Au printemps 1970 un groupe de dissidents de Riga qui « collectionnaient » un nombre important de refus, a décidé d’organiser un détournement d’avion qui devait atterrir en Suède. Dans l’organisation de cette action, qui a reçu le cryptonyme la Noce, participaient 16 personnes[12]. Parmi eux il y avait Edouard Kouznetsov qui avait déjà purgé une première peine de 1961 à 1968 en tant que l’un des rédacteurs du journal Syntaxis, distribué par le samizdat. Après sa libération il s’était installé à Riga où habitait la famille de sa femme Silva, très active dans le milieu sioniste. Ils savaient bien que les agents du KGB les surveillaient, mais décidèrent quand même d’agir.

Le détournement était prévu pour le 15 juin 1970 à partir de l’aéroport de Leningrad, mais « les pirates de l’air » n’ont même pas réussi à monter dans l’avion. Ils ont été tous arrêtés dès le contrôle. Dans les autres villes, les dissidents juifs n’étaient pas au courant de ces préparatifs et même des Moscovites, proches des sionistes de Riga furent surpris. Certains étaient même persuadés qu’il s’agissait d’une provocation de la part du KGB pour commencer de nouvelles persécutions contre les Juifs, comparables à celles du procès du Comité Antifasciste Juif de 1952 où plusieurs peines de mort avaient été prononcées et exécutées.

Non, ce n’était pas une provocation, mais une action des personnes désespérées, prêtes à tout[13].

Rapidement, il devenait incontestable que les autorités soviétiques préparaient un procès exemplaire avec des peines extrêmement lourdes. Or le gouvernement israélien disposait de la liste complète des 16 personnes dès juillet 1970 grâce à un dissident de Moscou arrivé en Israël le 4 juillet. Ainsi, lorsque le 24 décembre les peines très lourdes tombent, les réactions de l’opinion mondiale de protestations sont immédiates. Car Marc Dymchytz et Edouard Kouznetsov avaient été condamnés à la peine capitale pour « trahison de la patrie », Yossif Mendelevitch à 15 ans d’emprisonnement, Leib Khnokh à 13 ans, Anatoli Altman à 12 ans, Silva Zalmanson, Anatoli Altman et Boris Pensson étant condamnés à 10 ans.

Ce procès provoqua une forte vague de protestation dans le monde et le gouvernement soviétique dut très rapidement reculer. Ainsi, les peines capitales de Kouznetsov et de Dymchytz furent commuées en 15 ans d’emprisonnement, les autres prisonniers voyant aussi leurs peines réduites. Pour finir, en 1979, les condamnés seront échangés contre des espions soviétiques et ils pourront faire leur alya.

Après ce détournement raté, surtout grâce à la pression internationale, l’émigration des Juifs connut un accroissement important Par exemple en 1971 près de 13.000 juifs ont quitté l’URSS malgré un nombre de refus en augmentation. Apparaît alors une nouvelle catégorie, celle des refuznik[14], c’est-à-dire les personnes qui, après avoir essuyé un refus d’émigrer, perdaient leur travail et pouvaient être discriminées de différentes manières. Ils survivaient grâce à l’aide d’une caisse communautaire, alimentée par des dons. Certains comme Ida Nudel ou les époux Slepak organisaient des actions d’éclat dont la presse internationale rendait compte. En juin 1978 Ida Nudel a accroché sur son balcon l’affiche : KGB rend moi mon visa pour Israël ! Tandis que sur le balcon des Slepak qui donnait sur la rue Gorki, l’artère principale de Moscou, le texte était : Laissez-nous rejoindre nos enfants ![15]. Elle fut condamnée à 4 ans de relégation, quant à Volodia Slepak il a écopé de 5 ans d’exil dans la région de Tchita[16]. Volodia et Macha Slepak ainsi que Ida Nudel pourront partir en Israël seulement en 1987, au bout de 17 ans d’attente !

Certains hommes politiques occidentaux, surtout aux États-Unis, proposèrent alors d’utiliser des sanctions économiques dans les relations avec l’Union Soviétique. Cette démarche a été suivie par le sénateur Henry Martin Jackson et le membre de la Chambre des Représentants Charles Albert Vanik qui ont fait voter en janvier 1975 une loi qui prévoyait des sanctions envers l’Union Soviétique si l’autorisation d’émigrer étaient toujours sévèrement règlementées. Cette loi a eu certainement un rôle positif car entre 1975 et 1979 le nombre des visas de sortie croissait régulièrement pour dépasser le chiffre de 51.000 à la fin de la décennie.

Cependant, l’invasion de l’Afghanistan en décembre 1979 stoppa définitivement la politique de détente et les dernières années du régime, jusqu’à l’arrivée de Mikhaïl Gorbatchev au pouvoir en 1985, furent les plus dures pour tous les mouvements d’opposition en URSS, y compris pour les Juifs.

Mais ceci est une autre histoire… AS♦

Ada ShlaenAda Shlaen, MABATIM.INFO

[1] Un diminutif gentil et tendre du prénom Ilya.
[2] Vera Scherer fait référence à l’article publié le 13 janvier 1953 dans la Pravda intitulé « Sous le masque des médecins universitaires, des espions tueurs et vicieux ». Il dénonçait un soi-disant « complot d’un groupe de neuf médecins », dont six étaient Juifs et qui s’apprêtaient à assassiner d’importantes personnalités soviétiques.
[3] Par ces paroles, le poète Ossip Mandelstam décrivait Staline dans le poème qui commence par ce vers : « Nous vivons sans sentir sous nos pieds le pays … » ( https://mabatim.info/2018/12/27/ossip-mandelstam-poete-russe/)
[4] Ces deux auteurs seront arrêtés en 1965 et jugés l’année suivante. Leur procès public marqua la fin du dégel et le début de la dissidence active en URSS. Les deux auteurs furent condamnés à plusieurs années de camp au régime sévère. Après sa libération, Andreï Siniavski émigra en France où il enseigna pendant plusieurs années à la Sorbonne.
[5] =youpin
[6] Synagogue de Moscou, aujourd’hui le nom de la rue est devenu passage Bolchoï Spassogolinitchevski. Elle avait été inaugurée en 1906 et resta ouverte pendant toute la période soviétique. En 1948 le premier ambassadeur d’Israël en URSS Golda Meir, tout nouvellement nommée, y est venue pour la fête de Rosh Hashana, accueillie par plusieurs milliers personnes (50.000 ?). Pour la petite histoire, pendant les dernières années du régime soviétique et bien plus tard le rabbin de cette synagogue était Adolf Chaïevitch, originaire du Birobidjan.
[7] En 1967-69 : 22 livres, en 1970-74 : 194 (source : https://eleven.co.il/jews-of-russia/history-in-ussr )
[8] OVIR : service qui délivrait les autorisations de sortie du pays.
[9] Chronique des événements en cours était utilisé surtout pour divulguer des informations et des textes courts. Le premier numéro parut le 30 avril 1968 et le dernier le 30 juin 1982. En tout il y eut 64 numéros parus, ou plutôt 63 car le numéro 59 a été saisi entièrement par le KGB. C’était la revue principale des dissidents durant l’ère brejnévienne.
[10] Comme les pays baltes avaient été annexés depuis 1940, la vie communautaire des Juifs y était beaucoup plus active.
[11] Avec le massacre de Babi Yar en Ukraine, la forêt de Rumbala est le deuxième lieu de massacres massifs sur le territoire de l’URSS. Rappelons les premiers vers du fameux poème d’Evtouchenko Babi Yar qui pourrait aussi s’appliquer à la forêt de Rumbala : (https://mabatim.info/2017/04/04/evgueni-evtouchenko-en-russie-un-poete-est-plus-quun-poete/). Sur Babi Yar, pas de monument. Un ravin abrupt, tel une dalle grossière.
[12] Le pilote Marc Dymchytz, sa femme et ses deux filles, Edouard Kouznetsov, sa femme Silva Zalmanson et ses deux frères Wolf et Israël, Yossif Mendelevitch, Mendel Bodnia, Anatoli Altman, Youri Fedorov, Alekseï Murjenko, Boris Pensson, Leib Khnokh et sa femme Marie.
[13] Edouard Kouznetsov a écrit un livre où il explique les raisons de cette action : Journal d’un condamné à mort, 1974, Gallimard.
[14] Refuznik : ce néologisme traduit exactement le terme russe : otkaznik
[15] À l’époque leurs fils étaient déjà en Israël.
[16] Tchita : Cette ville se trouve au sud-est de la Sibérie, à 6000 kilomètres de Moscou. Son climat est continental et la température peut atteindre -40° en janvier et +40° en juillet. Depuis la révolte des décembristes de 1825, on y envoyait souvent des condamnés politiques d’où son surnom : « ville des exilés ».

2 commentaires

  1. Toujours documenté et passionnant, merci Ada.
    Rappelons aussi les internements en hôpitaux psychiatriques, les  » traitements  » par neuroleptiques à doses dangereuses, car tout citoyen soviétique se plaignant du paradis communiste ne pouvait qu’être fou…

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