Quelques réflexions psychanalytiques sur le post-sionisme israélien

Ce texte est la transcription de l’intervention de Rachel Israel*
au
colloque Dialogia sur
« L’État, la nation, le Juif, après le postsionisme », Tel Aviv, 13 mars 2019

postsionisme nouveaux historiens.jpgLe post-sionisme, relevant du post-modernisme, vise donc à déconstruire les mythes fondateurs du sionisme, comme le second s’emploie à la déconstruction des valeurs fondatrices de la civilisation occidentale.

Au milieu des années 80, les « Nouveaux Historiens » israéliens entreprirent, au nom de la recherche de la vérité factuelle recueillie dans les documents d’archive, de substituer au récit officiel du Retour à Sion réalisé par des pionniers utopistes sur une terre à défricher, une autre grille de lecture antagoniste. Situés à l’extrême-gauche de l’échiquier politique, ils ont rapidement recouru à un registre de signifiants-clés, aujourd’hui normalisé jusqu’à la banalité, qui charge l’État d’Israël d’un condensé de tous les maux commis par l’Occident. Le dernier en date que j’ai découvert est suprémacisme, mot qui renvoie directement au Ku Klux Klan, et, allusivement, au concept de « peuple élu». Georges-Elia Sarfati appelle « criminalisation d’Israël » ce réquisitoire généralisé.

Toutes les vraies démocraties suscitent en leur sein de féroces oppositions au consensus majoritaire et, de ce point de vue, l’antisionisme israélien est le signe positif d’une liberté d’expression paradigmatique, d’ailleurs régulièrement exercée par les partis arabes à la Knesset. Reste l’étonnement que suscite cette remise en cause aussi brutale qu’outrancière, par certains de ses citoyens juifs, d’un jeune et petit État entouré d’ennemis, érigé pour servir de havre aux rescapés de 2000 ans d’exils et de la Shoah. Le sociologue Georges Gurvitch évoque des forces cachées poussant à l’évolution des mythes politiques, ce qui induit que toute idéologie, au sens d’explication du monde où l’entend Hanna Arendt, inclut une dimension émotionnelle aux conséquences infiltrées d’irrationnel. Puisque nous savons depuis Freud que : « le Moi n’est pas maître dans sa propre maison », tentons de déchiffrer dans les thèmes de l’antisionisme judéo-israélien les traces de certains sentiments profonds, œuvrant comme des structures primaires sous-tendant la pensée souvent à son insu. Évidemment, il ne s’agit pas de prétendre lire dans les inconscients personnels, ni de réduire les discours et les choix politiques de qui que ce soit à des formules psychanalytiques, mais de repérer, par le registre des mots et l’humeur du style, certains mécanismes inconscients qui nous habitent et nous meuvent tous, mais que, selon les particularités de chaque biographie, chacun élabore à sa façon.

Les accusations portées à l’encontre de l’État d’Israël pourraient paraître dues à la générosité d’esprits incapables d’accepter ce qu’ils considèrent comme son péché originaire : le fait d’être né dans la violence des guerres et dans l’injustice de l’appropriation de terrains déjà peuplés d’autochtones. Ils tenteraient de provoquer une prise de conscience nationale et une réparation politique de ce Mal littéralement radical et essentiel. « Seuls quelques-uns ont admis le fait que l’histoire du retour, de la rédemption et de la libération de leurs pères fut une histoire de conquête, de déplacement, d’oppression et de mort. », écrit Yaron Ezrachi. Ilan Pappé dénonce un « nettoyage ethnique » systématique, et compare les Israéliens, « au mépris arrogant », aux Croisés mediévaux demeurés étrangers dans l’environnement musulman – puis, faisant un saut dans les siècles, « aux colons blancs d’Afrique du Sud à l’apogée de l’apartheid ». Avi Shlaim utilise la métaphore du Mur de Fer entre Israël et le monde arabe. On constate que le vocabulaire de ces chercheurs universitaires se fait très vite métaphorique, -les comparaisons en appellent à l’émotion, à l’indignation, – la condamnation est d’ordre moral et porte sur l’élitisme d’un peuple qui selon eux, se conduit en despote et ostracise les Arabes.

Benny Morris ouvre la voie aux interprétations de la documentation, par exemple en assurant que, « à partir d’avril 1948, Ben Gourion projette un message de transfert » SANS « ordre explicite écrit de sa main ». Les exactions auraient donc été prévues par le Père fondateur de l’État dès son commencement, sciemment mais sournoisement. Passant une limite supplémentaire vers les jugements subjectifs, Zeev Sternhell, spécialiste des fascismes, n’hésita pas à qualifier les jeunes Juifs de Hébron de Jeunesses Hitlériennes et ajouta que « En Israël pousse un racisme proche du nazisme à ses débuts ». Les Israéliens atteignent ici, sur la seule évaluation de l’auteur, le niveau de leurs bourreaux d’hier.

Mais aucune préoccupation éthique n’est plus à chercher dans le cas extrême du Master de l’Université de Haïfa qui enquêta sur « le massacre de Tantoura », faux inventé de toutes pièces, et qui est toujours consultable sur la page web de l’Institut des Études Palestiniennes. Et comme l’imagination perverse est fort créative, une étudiante de l’Université Hébraïque prit pour preuve des répressions impitoyables que Tsahal infligerait aux Palestiniens, le fait que ses soldats NE violent PAS leurs femmes, pour ne pas participer à la démographie palestinienne ! Donc, les soldats israéliens n’agissent pas en soudards, mais c’est pire que s’ils le faisaient, car leur motivation raciste est telle que, s’ils répriment leurs pulsions sexuelles, c’est pour réaliser une sorte de génocide préventif ! Ce qui est le plus choquant, c’est que le champ universitaire où sont produites et publiées de telles allégations paranoïdes, est censé être le domaine de la rationalité et de l’objectivité scientifiques !

Comme si cela ne suffisait pas, ce système en spirale ascendante de criminalisation, se voit renforcé par un manichéisme qui érige, en miroir inversé, les ennemis d’Israël en victimes innocentes. Débordant le plan politique, cette rhétorique amène certains citoyens israéliens à de surprenantes déclarations : ainsi, le père du soldat Frankeltal, enlevé et assassiné par des terroristes palestiniens, dit à la radio que « Israël est le pays le moins sûr au monde pour les Juifs, à cause de la façon dont nous nous conduisons ! ». C’est ce que la psychanalyste et philosophe Eliane Amado Lévy-Valensi définit finement comme « se vouloir objectif en adoptant la subjectivité d’autrui ». Mais dans ces cas, autrui est l’ennemi fort peu enclin, lui, à remettre en question ses intentions et ses actions mortifères ! D’où vient donc ce réflexe d’auto-culpabilisation morbide ?

La psychanalyste J. Chasseguet-Smirgel voit dans l’injonction faite à Abraham d’épargner la vie de son fils, la première interdiction civilisationnelle à la fois de perpétrer des sacrifices humains et d’assassiner, c’est-à-dire ni plus ni moins que l’invention de l’Éthique. Certes, le récit biblique ne manque pas de violence, mais il pose aussi fondamentalement, pour l’endiguer, les limites de la Loi, qui d’un point de vue psychanalytique, opère comme une castration mentale de l’hybris grecque. Ensuite, durant leur bimillénaire diaspora, les Juifs vécurent en tant que groupes minoritaires presque constamment désarmés au milieu de sociétés majoritaires hostiles ; ils étaient livrés au caprice du Prince, au déchaînement des foules, aux persécutions de l’Église, ou en Orient musulman, à l’humiliante dhimmitude. Ils durent donc apprendre, selon leur culture et pour survivre, à réprimer les pulsions agressives primaires que tout être humain porte en soi, qui lui permettent de se défendre et de s’affirmer ; et ils les sublimèrent par l’étude, le commerce et la diplomatie. Ce n’est qu’après que Napoléon eut répandu les valeurs des Lumières à travers l’Europe, que les Juifs des diverses nations qui la composaient s’enrôlèrent dans leurs armées.

Cependant, d’un point de vue psychologique, il semble impensable que, tant dans les inconscients individuels que dans l’inconscient collectif groupal, l’intégration du rejet, du mépris, des accusations variées et des châtiments récurrents de la part des populations environnantes, – toute cette dévalorisation imposée pendant tant de temps (et l’auto-censure qui en résulta) se soient évaporées en un siècle, sans produire d’effets persistants. L’un des témoignages majeurs en est « La haine de soi, ou le refus d’être juif » de Théodore Lessing, qui analyse le poids de la culpabilité dans l’identité juive. Freud, influencé par la théorie lamarckienne, pensait que si, dans l’Histoire d’un peuple, une catégorie d’évènements marquants se répétait régulièrement sur plusieurs générations, alors les traces psychiques inconscientes de ces évènements en seraient transmises héréditairement, ce que les recherches actuelles sur le rôle de l’épigénétique par rapport à la génétique tendent à confirmer.

Rappelons clairement qu’un million et demi de combattants juifs prirent part à la lutte contre les nazis, et que nombreux furent les héros juifs anonymes des soulèvements comme celui du Ghetto de Varsovie, tandis que dans le Yishouv, lors de l’Alyah clandestine, puis dans Tsahal, les nouveaux Hébreux montrèrent leur bravoure, leur détermination et leur dignité collectives. Cependant il suffit de visionner le documentaire « Sobibor » de Claude Lanzmann, pour saisir la mesure de ce que signifiait, pour des Juifs, tuer, fût-ce leurs terribles bourreaux nazis… Par conséquent, comment un sentiment de culpabilité de recourir à une stratégie existentielle obligée de violences guerrières, n’aurait-il pas engendré, chez les Juifs israéliens, une sensibilité particulière aux maux qu’elle implique, y compris pour les ennemis ?

Les méandres de la culpabilité inconsciente

Donc, si le père endeuillé d’un fils assassiné préfère accuser le comportement collectif de sa nation plutôt que les assassins terroristes, c’est qu’il considère qu’il a été frappé d’un châtiment mérité, d’où découle son attitude d’acceptation à connotation masochiste. Bien que la logique sous-jacente à sa phrase suggère qu’ailleurs non plus, le monde n’est pas très sûr pour les Juifs, – sans doute, par conséquent, parce qu’ils ne sont pas non plus innocents là-bas, la formule « le moins sûr au monde » accuse clairement le sionisme d’avoir empiré les choses. Remarquons que pareillement, c’est avec une certaine jubilation que les adversaires d’Israël se plaisent à souligner l’échec du sionisme à supprimer l’antisémitisme, comme l’espérait Hertzl, comme si cela prouvait définitivement que l’antisémitisme n’est pas produit par la détestation des Juifs, mais plutôt par la malignité qui caractérise ceux-ci et qui s’est transférée sur leur État, – ce qui pourrait servir de définition à l’antisionisme.

Or, l’inconscient faisant toujours d’une pierre deux coups, et deux coups contradictoires selon les lois de l’ambivalence du conflit interne qui s’y joue, celui qui s’auto-responsabilise des conséquences de la violence, en déniant avoir subi une attaque puisque c’est lui qui l’a provoquée, obéit également au désir d’éviter sa propre agressivité : il préfère la refouler ou la cliver, plutôt que de l’utiliser pour se défendre ou pour rendre les coups. Car il redoute d’être envahi, débordé par ces pulsions négatives de haine et de vengeance, qu’il accepte et justifie chez l’autre, mais qui l’effraient en lui-même, parce qu’elles n’ont pas été élaborées, à cause d’un très fort interdit culturel, familial ou groupal. Une de mes connaissances, fille de survivants de la Shoah qui vivaient dans un kibboutz, m’expliquait récemment que répondre par la violence, dans quelque situation que ce soit, cela revenait, pour elle et pour son environnement social, à devenir comme l’agresseur, – et que l’agresseur, TOUT agresseur, ne peut être que le nazi du passé. Ses parents n’évoquaient jamais de souvenirs précis des tragédies qu’ils avaient traversées, ainsi l’horreur demeurait informe et confuse. Aussi leurs enfants ne réussirent-ils pas à établir d’échelle dans l’emploi de la violence, celle de Tsahal et celle d’Hitler s’équivalant. De même, toutes les victimes sont innocentes et faibles, comme l’était la génération de leurs parents.

Dans la pire période de terrorisme palestinien, entre 2000 et 2004, qui faisait exploser autobus et lieux publics, plusieurs fois par semaine, partout en Israël, un professeur de l’Université de Tel-Aviv s’insurgeait, à la télévision, contre les répliques militaires à ces attentats. Le journaliste lui demanda ce qu’il fallait faire à la place. La réponse fut : « Rien, s’asseoir au-milieu de la route et attendre ». C’est là l’image du dépressif, à la pensée sidérée, paralysé par la dépendance de l’agresseur, celle que Freud compare à l’Hiflosigkeit, la détresse du nourrisson. S’il en est là, c ‘est qu’il se prive de ses ressources pulsionnelles de vie, pour se replier sur son Moi Idéal éthéré, purifié et prêt au sacrifice. Mais ce sacrifice qui prêche par l’exemple de la passivité désarmée, livrerait aussi à la mort l’ensemble de ses concitoyens, et il semble bien que ce soit ce que vise son désir inconscient, complice de celui du terroriste.

Pourtant, l’auto-culpabilisation a la vertu secondaire de permettre une reprise du contrôle, car être coupable, c’est être responsable, et être responsable, c’est devenir maître du jeu : en effet, tout changement de conduite du coupable entraînera un changement de réaction d’autrui. Ainsi le croient les enfants maltraités et les sujets dominés : s’ils obéissent mieux la prochaine fois, le parent n’aura pas à les frapper, ou bien l’agresseur s’adoucira. Généralement, les enfants de parents psychologiquement immatures ou émotionnellement fragiles, développent ce comportement car, en l’absence de Loi clairement édictée, fût-elle sévère, ils sont contraints de deviner constamment le désir imprévisible des adultes, en les observant pour détecter leurs humeurs et répondre à leurs attentes. De même, pour les pacifistes, il suffirait d’être attentifs aux demandes de l’ennemi, et de lui céder en s’y conformant, pour que s’instaure aussitôt la paix : par conséquent, tout ne dépend que de nous, affirment-ils. Dans ce cas, le comportement masochiste permet subtilement de dérober à l’autre la place du protagoniste, ce qui enraye l’angoisse de la passivité, et conforte le narcissisme en sauvant l’image du Moi Idéal. On perçoit une note de pureté fanatique chez certains membres d’organisations pacifistes. Mais comme il faut bien que leurs pulsions agressives inconscientes s’expriment, elles se dirigent vers leurs concitoyens juifs, qu’ils accusent de causer et prolonger guerres et conflits.

On voit que l’attribution à l’État d’Israël du péché originaire de violence, découle à la fois de l’exigence morale de la culture juive, et de l’ombre terrifiante que le nazisme jette encore sur le présent. Il est par conséquent cohérent que s’opère, dans certains esprits, une identification spécifique des Palestiniens aux Juifs victimes de la Shoah. Du coup, les Palestiniens deviennent eux aussi des victimes absolues, une fois encore sans aucune référence au contexte situationnel, et pas même aux données factuelles. Ici, l’émotionnel sert d’outil de propagande. Or, nombre d’Israéliens membres d’organisations propalestiniennes sont issus de familles touchées par la Shoah. En communion avec cette douleur indicible et massive, les générations suivantes, comme pour tenter une réparation du passé, comparent, puis substituent les Palestiniens à leurs ascendants. Ensuite, logique de la culpabilité oblige, comme il faut bien des nouveaux nazis face aux nouveaux juifs, les soldats israéliens en tiennent lieu. Les métaphores sont directes : Nourit Peled taxe l’occupation de Gaza d’« apogée du pogrom…aux portes de l’enfer », sans les « Justes du monde pour sauver les victimes de Gaza ». Le Pr. Haim Bereshit, devenu l’un des instigateurs de BDS à Londres, affirma, face à une organisation musulmane liée à l’Iran, qu’« Israël a commis plusieurs fois un génocide », qu’« Israël prévoit un génocide à Gaza et au Liban », et « un nettoyage ethnique de la Palestine ». Le registre sémantique est révélateur de la scène fantasmée qui le nourrit, – fantasmée, car on s’attendrait plutôt à ce que des gens sachant la réalité des camps d’extermination, ne l’amalgament pas avec des situations incomparables quant aux buts, aux contenus et à l’intensité. Là encore, au niveau inconscient, un seul scénario d’exactions extrêmes s’impose.

Ces Israéliens post-sionistes investissent les ennemis de leur pays comme des objets relationnels privilégiés, au point de se focaliser obsessionnellement sur eux, en oblitérant les problèmes de leurs concitoyens, mais aussi ceux d’autres populations en guerre. Baisser l’intensité de ce lien, ce serait pour eux se détacher d’un objet interne primordial qui suture le vide d’un non-dit. Parce que le récit de la Shoah, relevant du familial ou du collectif, ne parvient pas à être métabolisé psychiquement, il n’appartient pas à la mémoire du passé, mais à l’inconscient intemporel, où il agit comme un trou noir cosmique, attirant à lui les perceptions des évènements extérieurs. Par exemple, après que l’armée eut détruit la maison d’un terroriste qui, lors de l’arrestation de la cellule à laquelle il appartenait, avait tué un soldat israélien en l’écrasant sous un bloc de pierre, Guidon Levy, fils de parents survivants de la Shoah, écrivit dans Haaretz : « Un combattant pas moins courageux que les soldats de Tsahal[ ], un combattant qui ne possède ni armée ni uniforme ni arme sophistiquée, finira ses jours en prison et sa famille sera jetée à la rue », donnant la vision d’un personnage héroïque et misérable à la fois, seul et démuni face à des persécuteurs, – vision bien éloignée de la scène de terrain, mais évoquant plutôt un ghetto brutalement liquidé. Quand il dénonce « la cécité des Israéliens », ne projette-t-il pas la sienne sur ses concitoyens, lui qui reste aveugle face aux victimes antérieures des terroristes ?

Le processus peut même aller jusqu’au déni total de toute référence aux évènements passés, comme si la Cause, au sens politique du terme, avait été choisie d’une façon aléatoire : un jeune-homme très actif dans une ONG israélienne dédiée à traquer les soldats israéliens, parut fort étonné que je lui demande si le motif de ce volontariat dévoué était un sentiment de culpabilité ; il répondit que n’étant pas né lorsque « tout cela était arrivé », il n’avait pas d’avis sur la question, et à propos de la Shoah, que ses grands-parents affirmaient qu’il valait mieux « ne pas s’en souvenir ». Par conséquent, il se contentait d’être dans l’acting out, dans l’agir selon des pensées inconscientes clivées de son Moi, sans aucune affectivité. Mais il était très attaché au groupe de l’ONG, qui lui au-moins, évoquait, à propos des Palestiniens, ce dont il ne fallait pas se souvenir.

La colère contre l’État ressemble à une rébellion contre le Principe du Père, contre son autorité vécue comme tyrannique et injuste, c’est-à-dire, comme l’analyse le psychanalyste Béla Grunberger, contre le Père écrasant pour le narcissisme du petit enfant, avec qui il est impossible de se mesurer et qu’il est consolant d’accuser et de mépriser. S’en prendre aux « mythes » nationaux concernant les pionniers, les victimes de la Shoah, les combattants des guerres d’Israël, revient à attaquer des modèles qu’il est difficile d’égaler, en les défiant sans les affronter, en transgressant les valeurs du pays qu’ils ont bâti et défendu, et en les dépouillant de leur statut d’exemplarité. Un court film obscène montra, il y a quelques années, une femme à l’allure de vampire, éructant en hébreu, devant le Mémorial de Yad VaShem, combien les Juifs s’étaient réjouis de « leur Shoah » dont ils se servirent si bien pour extorquer leur pays. C’était anéantir une fois encore, symboliquement, les victimes. Les fils des rescapés de la Shoah n’ont souvent pas pu s’opposer à leurs parents dans la quotidienneté des conflits intra-familiaux, pour ne pas leur infliger un mal supplémentaire. Le conflit intergénérationnel a été impossible plus encore qu’interdit, et doit donc, plus tard, pour se manifester, être transposé au plan socio-politique.

Quant aux Israéliens post-sionistes issus des groupes juifs séfarades et moyen-orientaux, l’identification aux Palestiniens peut passer par une proximité de l’identité culturelle arabe, parfois sciemment assumée, voire revendiquée comme marqueur référentiel groupal. Or, l’identité arabe se présentant comme victime historique du colonialisme occidental, le registre sémantique redouble la stratégie manichéenne intentionnelle : la colonisation renvoie au colonialisme, aux rapports entre dominants et dominés, entre blancs et noirs. Le ressentiment inconscient envers des parents qui ont déchargé sur leurs enfants le poids de leurs souffrances et de leurs frustrations, se transfert ici aussi au plan politique et, une fois de plus, tout en prétendant les venger, s’en prend à ce qu’ils ont construit, et aux valeurs juives traditionnelles qu’ils ont souvent portées.

Une histoire de famille.

Le sentiment de culpabilité pathologique est un lourd fardeau, qui met en échec la conscience. Il engendre la haine du Juif inclus dans le Moi. Pour l’en extirper, l’Israélien post-sioniste, comme le Juif antisémite, entreprend de montrer combien il est différent de son groupe culturel d’origine. Et devient à son tour persécuteur de cet intolérable semblable. En dénonçant publiquement, des réseaux sociaux à la tribune de l’ONU, les forfaits de l’État d’Israël, il prouve, selon la formule consacrée, qu’on peut être israélien autrement. Il entre enfin dans la communauté universelle, qui non seulement le jugera dorénavant à la même aune que les autres humains, mais lui sera reconnaissante de porter témoignage contre son propre peuple, et de lui fournir les meilleurs arguments pour sa détestation, grâce à la connaissance intime qu’il en a. C’est le fameux « en tant que juif » des Alterjuifs, remarquablement analysé par Muriel Darmon. Par sa protestation d’innocence et sa bonne volonté délatrice devant les Juges du monde, cet antisioniste « fait-maison » purifie et grandit son Moi. Sous les félicitations, il finit souvent par se persuader de ses allégations, dont la force de conviction s’apparente à une foi par le fait d’être sous-tendue de désirs inconscients, et peut mener au fanatisme par rejet de tout ce qui vient les contrarier. C’est la source des falsifications, de la propagande mensongère, des trucages et des montages médiatiques, des manipulations et des sophismes à l’air de bouffées délirantes.

L’art, domaine par excellence de la subjectivité, s’adresse à la communauté humaine toute entière, et le succès de l’artiste post-sioniste consiste à être loué par le vaste public des représentants en tous genres des ennemis d’Israël : combien d’entre eux doivent-ils l’accueil enthousiaste dont leurs œuvres jouissent à l’étranger, au-moins autant à l’expression d’une dénigration systématique de leur pays qu’à leurs qualités intrinsèques ? Le nouvel historien Shlomo Sand aurait-il acquis une telle notoriété en France et en Europe s’il n’avait porté la bonne nouvelle de l’inexistence du peuple juif, qui n’est donc plus rattaché à sa Terre ? Cette même Terre que l’archéologue Israel Finkelstein s’efforce de déconnecter du récit biblique, pour en effacer les Hébreux. Avraham Burg, dont Eric Rouleau (du Monde) loue « l’autre judaïsme », humaniste et non plus raciste, proclama un temps sa nostalgie du bonheur connu par ses ascendants dans une Allemagne fantasmatique, qui recouvre et remplace la Terre Promise. Cité par Muriel Darmon, Daniel Bensaïd se réfère à « l’antisionisme universaliste du Juif-non-juif », que j’entends comme le Juif qui, se percevant haïssable pour tous, et ne pouvant plus le supporter, aliène son propre Moi et travaille à l’éradication des Juifs et de leur État. Quant à Shlomo Sand, il s’est auto-supprimé comme Juif.

Curieusement la plupart de ces post-sionistes reviennent au pays. Pourquoi s’infligent-ils ce désagrément, plutôt que d’aller logiquement couler ailleurs des jours tranquilles ? La réponse est peut-être dans une brève remarque de Pierre Palmade : « C’est étrange, ce lien familial…où on s’agace ». D’autant plus que ce mode de fonctionnement de l’agacement ne fait que renforcer le lien, puisque la violence du conflit est ce qui, paradoxalement, marque qu’on ne peut le rompre. Comme à l’adolescence, il ne leur suffit pas de rejeter les valeurs de leur détestable famille : encore faut-il qu’ils la harcèlent pour qu’elle leur reconnaisse le pouvoir de la perturber. Alors qu’une authentique opposition politique participe à la gestion du destin national, le but du post-sionisme est de détruire de l’intérieur l’essence-même de la nation. Là est la démarcation entre une critique raisonnée et la haine du pays.

« La petite Mère nous tient bien », disait Kafka de Prague, sa ville. Dans leurs diverses diasporas, les Juifs, déjà conditionnés par leur culture, ont développé des structures familiales d’autant plus centrales et pérennes qu’elles jouaient le rôle de havre dans un environnement hostile. On peut même penser que, devenus citoyens des pays où ils vivaient, ils le furent presque toujours avec une fidélité inconditionnelle, car ils transféraient sur la nouvelle appartenance leur traditionnelle conception familiale. L’immense majorité des Israéliens juifs a amplement prouvé combien ce lien se manifeste maintenant entre eux avec force à chaque épreuve collective, – et pas moins dans la quotidienneté de la rue, dans la façon qu’ils ont de s’y agacer !

Deux réalisateurs de film israéliens viennent d’être primés à l’international. Le premier, Gay Nativ, donne, dans son « Magic Men », une leçon contre le racisme, en hommage à ses grands-parents survivants de la Shoah, à travers une dissension sur la religion entre père et fils, – il est fier d’être israélien mais habite Los Angeles. Le second, Nadav Lapid, conte son propre rejet de sa nationalité, de son pays, même de sa langue maternelle, – il est pourtant rentré à Tel-Aviv. Il dit : « Synonymes est un film qui pourrait être considéré comme un scandale en Israël…Et j’espère que les gens pourront comprendre que la fureur, la rage, l’hostilité, la haine et le mépris arrivent seulement entre frères et sœurs, quand il y a un attachement solide et de fortes émotions ». À chacun de nous de décider laquelle des deux situations présente la meilleure résolution du conflit familial-national.

La voie d’un agrippement par la haine est celle qu’a choisie Amir Hetsroni qui, après avoir comparé Israël à la Corée du Nord, puis injurié les soldats tombés au combat, a quitté le pays, « à cause de ce qu’on lui a fait », a-t-il dit par une identification projective paranoïaque sur l’environnement de sa propre violence ; il a promis de mener ailleurs « la propagande anti-israélienne la plus virulente possible ». Dans la même veine, le musicien Guilad Atsmon, petit-fils d’un officier de l’Irgoun mais fils d’une mère antisioniste, va de l’Europe à la Turquie pour y proclamer que « la judéité est une idéologie qui mène le monde à une catastrophe… ». Dans ces deux cas, la pulsion de mort perce dans les actes et sous les signifiants, réceptacles d’une angoisse transgénérationnellement transmise. Ils tentent de la conjurer en se plaçant désormais du bon côté du monde, qu’ils alertent inlassablement contre l’essence mortifère de leur propre origine.

Effets psycho-sociologiques

En 1985, le psychologue Serge Moscovici a élaboré le concept d’« Influence minoritaire latente et différée » au sein d’une société. Avant que la majorité d’une population se fasse, ou non, réceptive à un courant minoritaire, encore faut-il d’abord qu’elle le comprenne, donc qu’elle en prenne suffisamment connaissance pour pouvoir en traiter l’information. C’est ce qui se passe habituellement dans une démocratie grâce aux médias, aux arts, aux débats intellectuels, quand peu à peu s’enclenche un processus d’intégration, puis d’appropriation d’idées jusque-là marginalisées. Certes, il demeurera, dans la majorité, des groupes qui invalideront totalement le nouveau courant d’d’opinion, mais Moscovici postule le paradoxe suivant : à long terme, lorsque le sujet se défend d’un agent d’influence au plan conscient, le risque qu’il en soit influencé au plan inconscient augmente. L’explication me semble en être que, d’extérieur, le dilemme se change en conflit interne, et se dépolitise graduellement pour se psychologiser. Dans la population plus ouverte au nouveau discours, va se produire une accoutumance progressive jusqu’à l’impression de normalité. La théorie de la Dissonance cognitive de Léon Festinger ajoute que, si la pression d’un nouveau consensus social amène le sujet à agir petit à petit contre ses convictions, il est alors porté à justifier ses actions, et à l’étape suivante, à adapter ses convictions à ses comportements.

C’est ainsi que, surtout depuis les Accords d’Oslo, s’est opérée une inclusion de la perspective palestinienne dans le système conceptuel politique israélien. Le vocabulaire en témoigne : qui ne se réfère aujourd’hui à la Nakba ? Non seulement le post-sionisme ronge les mythes sionistes, mais il implante les mythes palestiniens en parallèle. Les comportements post-sionistes sont métabolisés de plus en plus vite par la société. Quand, pendant l’opération Tzouk Eitan en 2014, un étudiant du Collège Sapir de Sdéroth fut contraint par un enseignant d’aller ôter son uniforme de soldat, l’opinion publique s’indigna ; mais, il y a peu, quand un incident du même genre, avec une soldate, fut filmé à l’Université Hébraïque, la direction retourna rapidement la situation en dénonçant la violence des réseaux sociaux envers l’enseignante impliquée. L’attention médiatique se détourna du contenu pour se focaliser sur les limites de la liberté d’expression. Et quand en 2018 l’Université de Beer-Shev’a supprima, pour les seuls étudiants arabes, les tests psychométriques d’admission, un étudiant juif écrivit sur Facebook : « Nous sommes discriminés, et qui se souciera de nous qui avons donné trois ans de notre vie (à l’armée) ? ». Renée Poznanski, historienne du Département Politique, commenta ainsi les protestations : « Le régime démocratique en Israël s’enlise », sans se demander si ce n’était pas le décret académique qui était antidémocratique.

« A la lecture du quotidien Haaretz, on pourrait croire que la moitié du pays est post-sioniste », ironise l’historienne du Sionisme Anita Shapiro. Ce qui, à l’évidence, est un effet de loupe médiatique trompeur. Malgré cela, les facteurs inconscients que nous avons vus à l’œuvre ne doivent pas être minimisés, car seul, un ample débat national parviendra à démonter à son tour la mythologie post-sioniste, habitée par ce que le philosophe et sociologue Gérard Rabinovitch appelle « la pulsion de destruction ». Et permettra alors la valuation réaliste d’un État et d’un peuple qui, s’ils n’avaient tous deux pour nom Israël, seraient érigés à bien des niveaux en modèles universels. RI♦

psiRachel Israel*, mabatim.info

* Psychanalyste israélienne

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4 commentaires

  1. Le judeo centrisme de ces alter juifs reste etonnant , certains souhaitent parcourir le monde pour faire connaitre les mauvais penchants de ces horribles sionistes ! Mais a l exçeption de quelques intellos crypto gauchistes survivant en occident et a moitié fossilisés : le monde est il interressé par les etats d ames de quelques juifs diasporiques tourmentés par l inflamation de leur nombril ?

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