« Europe », le destin d’un nom

aleph-nb-leger.jpgTout se crée par la soumission docile à la venue de l’inconscient
Odilon Redon.

J’ai sous les yeux le Traité établissant une Constitution pour l’Europe, « Inspirée par la volonté des citoyens et des États d’Europe de bâtir leur avenir commun » (Art 1-1).

On se souvient que ce Traité fut loin d’obtenir l’assentiment de tous les pays concernés. Notamment de la France où il n’obtient qu’une courte majorité (51,04%) par voie référendaire le 20 septembre 1992. Et cela malgré son « but de promouvoir la paix, ses valeurs et le bien-être de ses peuples » (Art 1-3).

J’ai interrogé ce qui pouvait faire résistance à cet idéal, nonobstant l’abandon relatif des identités centrées sur un nationalisme jaloux. Cela m’a conduit à rechercher ce qui pouvait procéder d’un signifiant actif pour cette Europe composite. Et d’où pouvait provenir le signifiant organisateur de la jouissance des peuples concernés, source de leur angoisse et partant leur sourde résistance au grand projet.

Allons donc à la recherche d’Europe.

C’est l’héroïne d’une belle histoire. De l’histoire d’une belle, si belle que Zeus en tomba amoureux. Pour l’enlever, il se déguisa en un taureau blanc si charmant qu’Europe fut séduite et lui grimpa sur le dos.

Tous deux partirent convoler en Crète et eurent trois enfants dont Minos qui, plus tard, devint le roi de l’île.

Zeus finit par marier Europe avec un humain, Astérion, roi de Crète, qui adopta les enfants.

Le mythe se prolonge par la légende du Minotaure, monstre à corps d’homme et à tête taurine né de Pasiphaé, femme du roi Minos, séduite elle aussi, par un taureau blanc envoyé par le dieu Poséidon. Je passe rapidement sur le meurtre du Minotaure par Thésée dans le labyrinthe conçu par Dédale dont personne ne pouvait sortir ; ce meurtre mit fin aux sacrifices périodiques de jeunes gens destinés à combler l’appétit du monstre.

À gros traits, la légende qui met en scène Europe et Zeus, témoigne d’une jouissance sans autre bord que celui des fluctuations de l’imaginaire. Et si le taureau est une figure de la bestialité et de la toute- puissance des pulsions sexuelles, ces dernières ne subissent aucune contrainte. Le Ça est roi, et là où il était le moi-sujet n’est pas encore advenu, pourrait-on dire paraphrasant Freud.

Il n’en est pas tout à fait de même dans la légende du Minotaure qui succède à celle d’Europe puisqu’il est facile de lire que le courage de Thésée, mandaté par son père, met fin aux sacrifices humains, remplacés par celui du monstre mi-homme mi-bête qui ouvre la suite des générations avec le règne de Minos.

L’analogie avec la Ligature, la Akedah, qui instaure, avec Isaac, la suite des générations bibliques peut, me semble-t-il, être faite. Désormais aucun humain ne sera sacrifié pour gagner la grâce divine et seul le bélier (ou le taureau, selon le commentaire de Rachi) sera pris en holocauste. L’animal qui selon Lacan représentait le primordial, l’ancêtre biologique et l’aliénation à cet originaire n’a plus cours. L’acte de foi du père instaure une coupure symbolique entre l’homme et la bête, début d’une civilisation.

Mais revenons à notre taureau amoureux d’Europe. Nous le retrouvons dans un hiéroglyphe venu d’Egypte qui schématise la tête d’un taureau avant de se transformer en lettre à l’époque protosinaïque, puis dans l’alphabet phénicien avant de devenir la première lettre de l’alphabet biblique âlèf.

L’âlèf ne se prononce pas. Sa valeur numérique est 1 dont le cardinal se lit Ehad. On ne peut l’entendre sans évoquer le Un de la transcendance. Écoute Israël Adonaï est notre Dieu Adonaï est UN,

Shema Israël Adonaï eloenou Adonaï ehad.

Et voilà notre taureau enfin délivré de l’holocauste au bénéfice de la lettre : Je veux célébrer le nom de Dieu par des cantiques, (…) plus agréables à l’Éternel qu’un taureau aux grandes cornes, aux puissants sabots. (Psaumes, 69, 32).

Vous vous demandez peut-être si une telle exégèse, qui remonte à l’époque minoenne des aventures d’Europe et de la fin tragique du Minotaure aux environs du 27ème siècle av. J.-C., suivie de l’histoire de l’âlèf que l’on fait remonter au 12ème siècle av. J.-C., ne cache pas, en fait de taureau, quelque vacherie à l’égard de l’Europe de Maastricht, tout encombrée qu’elle est de ses multiples dispositions et protocoles qui brouillent quelque peu son idéal unitaire !

Telle n’est pas ma visée, contrairement au coup de sabot donné récemment par Jean-Claude Junker déclarant « Pas de démocratie en dehors des traités ». Julien Benda n’avait-il déjà écrit en 1932 : En effet, l’Europe sera un certain renoncement de l’homme à lui-même, une certaine défection de sa part à l’existence sur le mode réel. (Discours à la nation européenne)

Pour ma part, j’ai seulement tenté de montrer que depuis la nuit des temps, il était question de border la jouissance, cette inconnue du sujet, comme prélude à un ordre civilisé et que, comme le montrait Freud, cela ne pouvait se faire sans quelque abandon pulsionnel accompagné d’une forte résistance. Un nouage, qui ne peut se tenir que par ce que Lacan nomme le symbolique. Un nouage bien exigeant à en croire Julien Benda, j’y reviens, qui n’hésitait pas à écrire : L’Europe n’aura pas le respect de la catégorie de l’Autre ; elle sera la superposition de la catégorie du même à celle de l’Autre, de celle de l’Un à celle du plusieurs.

Nous voici au pied d’un mur babélien dont les pierres sont l’abandon d’une jouissance primaire soudée par la perte du sentiment que chacun peut avoir de son identité.

S’il existe une fenêtre dans ce mur l’ouvrant sur le monde, c’est celle de l’existence d’une filiation.

Un bref retour à la Grèce antique peut nous éclairer sur les aléas de cette filiation. En effet, selon la légende, Europe tout comme Pasiphaé qui accoucha du Minotaure furent l’une et l’autre consentantes d’une séduction, c’est-à-dire d’un détournement.

Détournée de quoi, sinon d’une filiation que la place des pères rendait improbable.

L’Europe, la nôtre, n’est-elle pas aussi, depuis Maastricht et le Traité de Lisbonne — malgré et du fait même du pacifisme de son inspiration séduisante— « détournée » d’une « filiation » tragique née de la faillite des « pères » des deux guerres qui ensanglantèrent le continent européen ? C’est dire qu’il s’en représente toujours quelque chose qui prit la forme de la « bataille de matériel » qui à partir de 1916 néantisait les soldats. Ce qui se représente et perdure, comme l’écrit Günter Anders c’est « L’obsolescence de l’Homme » soumis à l’emprise de la croissance exponentielle des technologies.

C’est l’absence de visage de l’homme totalement voué à la technique du Travailleur du Jünger proto-nazi des années 30, qui réapparaît sous la forme insidieuse du primat du numérique comme mesure du « Progrès » dans l’ultra libéralisme mondialisé. Ici même les réflexions soutenues sur le Transhumanisme n’ont-elles pas montré les limites entre ce qui pouvait contribuer au mieux-être notamment en médecine, et basculer dans la recherche de prothèses, abondamment subventionnée, notamment par les GAFA, pour réaliser l’immortalité d’un Übermensch.

Et Monette Vaquin, dans une analyse des transhumanistes, au Collège des Bernardins, de pointer que Le fantasme d’immortalité n’est bien sûr pas le triomphe de la vie. C’est au contraire le triomphe, chez l’être humain, de la pulsion de mort.

Là encore l’Europe aurait son mot à dire et plus encore à agir pour protéger le droit à l’existence de l’humaine fragilité.

La pente d’un individualisme déchaîné par une « mondialisation » s’accompagnant de la perte des repères identitaires, va dans le sens d’une régression, c’est–à-dire d’un retour à une jouissance captive de l’objet qui, de perdu, devient celui du marché sans autre repère que celui d’une consommation obsolescente. Tel se présente l’avatar moderne du Minotaure au cœur du labyrinthe d’un économisme déchaîné.

Aujourd’hui, les Gilets jaunes qui crient à tout vent pour se faire entendre d’une surdité dont ils participent, en se fixant sur le refus de toute autorité, ne font-ils pas symptôme acéphale de tels « détournements » ? Ne pourraient-ils plus abruptement s’exclamer avec Saint-John Perse : « Nous en avions assez du doigt de craie sous l’équation sans maître… Et vous, nos grands Aînés, dans vos robes rigides, qui descendez les rampes immortelles avec vos grands livres de pierre, nous avons vu remuer vos lèvres dans la clarté du soir : vous n’avez dit le mot qui lève ni nous suive ».

Mais attention à la dérive de cette révolte qui court à s’échouer sur l’amer rivage du fascisme. Au retour grimaçant d’un ordre nouveau.

Revenons au labyrinthe d’une Europe des 27 aux intérêts nationaux si divergents qu’elle peine à se fonder politique. Une Europe si timorée que Jacques Julliard, plaidant un indispensable retour aux sources, pouvait récemment qualifier ses membres de zombies volontaires, fils de personne et athées d’eux-mêmes.

C’est le temps des églises profanées et vandalisées (877 dégradations en 2018, 1063 actes anti-chrétiens) et des 11 Juifs assassinés depuis 2005, sans compter tous ceux qui ont été obligés de déménager pour des quartiers plus sûrs, voire de s’en aller trouver quiétude en Israël. C’est le temps où comme le prévoyait Lacan dans sa Proposition du 9 octobre 1967 : Notre avenir de marchés communs trouvera sa balance d’une extension de plus en plus dure des procès de ségrégation.

Je ne vois guère d’autre interprétation psychanalytique qu’à reprendre dans l’immédiat, à défaut de temps, les mots de Julliard que je viens de citer : Ils sont applicables à la détresse infantile (Hilflosigkeit) d’individus égarés.

Revenons à Lacan, tombé semble-t-il en désuétude comme la psychanalyse : le nom-du-père, vectorisé par la reconnaissance maternelle, régentait l’ordre de transmission symbolique des places et du langage. Peu de chance que le rejeton de parent 1 et parent 2 s’y retrouve ! Cette place est mise en défaut à la limite d’une forclusion qui abaisse le seuil des états psychotiques.

Il n’est pas si facile de se passer de ce nom-du-père, quand bien même on « balancerait son porc ». C’est assez flagrant quant à l’in-accès de nombre d’enfants de familles décomposées, à l’autorité paternelle fragilisée comme en témoignent bien des enseignants. À sa manière, l’islam tamponne ce signifiant défaillant du père d’un grand Autre exclusif de tout autre particulièrement représenté par les Juifs dans leur fonction ancestrale de bouc émissaire.

Comme le remarquait le socio-démographe Patrick Simon en conclusion de son rapport de l’INED (sur la seconde génération des immigrés en France et le rôle de l’école (…) : Les logiques par lesquelles l’institution scolaire intériorise une ethnicisation des élèves, en contradiction même avec ses valeurs et ses normes de fonctionnement, sont complexes à retranscrire. C’est le moins qu’on puisse dire.

Voilà un rude retour de bâton sur l’idéal démocratique des architectes de La Charte des droits fondamentaux de l’U.E donnant une force juridique contraignante au respect du pluralisme et la non-discrimination applicable aux pays du Traité de Lisbonne.

L’Europe proteste face aux crimes mais elle préfère grommeler sur Victor Orban et ses détestables relents que faire face à l‘islamisme galopant. André Malraux ne percevait-il déjà ce danger dès 1956 : C’est le grand phénomène de notre époque que la violence de la poussée islamique.

Mais Malraux ne s’attendait peut-être pas à ce que son intuition soit à ce point confirmée par l’imam palestinien Abou Taqi Al-Din Al-Dari le 12 mars 2019, à la mosquée Al-Aqsa :

La France deviendra un pays islamique grâce au Jihad, car les musulmans doivent avoir un pays qui transmette les directives et le message de l’islam à l’Occident (…). (Memri)

Marcel Gauchet disait qu’à être invoqués sans cesse, les droits de l’homme finissent par paralyser la démocratie. Elle risque bien de l’être et même de disparaître, si au nom d’un respect détourné de ces droits et de son histoire, L’Europe continue à voiler son regard face à l’Islamisme tératologique, ce nouveau Minotaure.

Sans attendre la venue d’un nouveau Thésée, souhaitons qu’Europe ne cède pas à l’ultra libéralisme et à ses sirènes financières pour affronter les périls qui menacent notre vieille civilisation. MN♦

rose-jaune marc nachtMarc Nacht, MABATIM.INFO
Psychanalyste, écrivain

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