« Le Progrès ne tombe pas du ciel » : les nouveaux sophistes conseillers du Prince

Le-progres-ne-tombe-pas-du-ciel.jpgC’est pour vous, ça date d’avril 2019 et vous l’avez loupé : dommaaaaaage !

Au Ve siècle av. J.-C. Socrate fustigeait les Sophistes qui, comme aujourd’hui, se fichaient du Bien commun comme de l’an quarante et donnaient aux postulants au pouvoir des leçons de com’ pour enfumer les foules et obtenir leurs suffrages. Et après Socrate, est-ce qu’il y en a encore des sophistes ? Oui, c’est certain, parce que ce sont des gens qui disent aux électeurs ce que ceux-ci ont envie d’entendre ; ce qui rapporte plus que de faire comme Socrate, qui lui, leur disait ce qu’il pensait être vrai et utile pour le Bien commun. Et il a mal fini, comme on le sait.

Le progrès ne tombe pas du ciel : c’est ce que nous disent – on a toujours tendance à l’oublier et il est bon de le rappeler – les actuels conseillers de Macron, David Amiel et Ismaël Emelien. Normal. Qui est contre le progrès ? Personne. Qui croit qu’il nous tombera tout rôti dans le bec ? Tout le monde, pardi ! Pourquoi ? Parce qu’on n’est rien que des paresseux, couchés à pas d’heure, levés à 13 h. D’où le titre de l’ouvrage : mec, tu veux le progrès ? Tu te retrousses les manches ! Quel rapport avec les sophistes ? C’est ce qu’on va montrer.

Ne voulant pas rater le train du progrès, je me suis procuré le livre dont je vous parle aujourd’hui pour que vous aussi vous montiez dedans – dans le train, pas dans le livre. Et d’une : lire la bonne parole c’était bien le moins pour commencer à me guérir de ma paresse invétérée ; j’ai donc joint le geste à la parole. Et de deux, j’ai voulu la comprendre. Ouah ! Je suis en Progrès !

Le progrès comme dirait La Palice, c’est avancer, ne pas rester sur place, immobile. Nos deux compères n’ont pas manqué d’ouvrir le Larousse étymologique et de nous rappeler, en leur p. 51, que progressus en latin signifie « mouvement vers l’avant » qui selon eux « dit tout de l’époque où le progrès n’était rien d’autre qu’une conquête territoriale faite sur l’ennemi. Rome a ainsi progressé aussi longtemps que les frontières de l’Empire ont été élargies. » Les Romains connaissaient pas le boulot sur soi, la culture autrement dit, ils savaient que rajouter des conquêtes territoriales aux conquêtes territoriales. Tiens ça me rappelle un certain jihad. Le « dit tout de l’époque » évoque sobrement la science infuse que s’attribue le duo Amiel – Emelien qui se pense très au-dessus des Romains et de leur civilisation : et pourquoi s’il te plaît ? Ben parce que le temps a progressé et parce qu’eux ils ont pu profiter de tout ce qui est encore arrivé après les Romains qui eux sont très loin derrière nous et notre époque ! Donc eux – et nous si on veut – ils ont une toute autre notion du progrès : on va vous la dire un peu plus loin, attendez que je progresse dans mes lignes d’écriture, dans un petit moment vous en saurez autant que moi !

Bon, après cette plate notion d’un progrès de conquête d’arpents terrestres, on arrive au progrès catholique : « il prend la forme du « salut » c’est-à-dire la conquête de la vie éternelle pour chacun. » C’est déjà plus évolué, mais là-dessus les deux conseillers n’ont rien à nous dire : croire ou ne pas croire comme ti veux ti choise. C’est ce qu’on appelle une transition rhétorique. Plus loin ils nous diront : voile ou pas voile dans les espaces publics : ça ne nous regarde point !

Pour en arriver à ce qui seul importe aujourd’hui : « Une troisième étape est franchie lorsque le progrès se fixe son projet moderne, auquel nous restons fidèles : l’autonomie, c’est-à-dire la possibilité de choisir soi-même sa vie. Comment faire ? » (p.51). Ça y est on est entré dans le dur, comme dirait l’autre. Ben oui, dis-nous donc comment faire ? On s’attend à lire un manuel de développement personnel, mais pas du tout ! C’est le mot projet – sous-entendu : politique qui est ici important. Suivez-nous on va tout vous dire.

Aperçu d’ensemble et de détail

Tout le livre est l’illustration de l’identité entre ne pas rester en place et ne pas rater les meilleures places – ici-bas et pas dans l’au-delà, s’entend. Fini de ronger son frein pendant que d’autres s’empiffrent, quoi !

Chapitre 1, La tradition est morte, vive le progrès ! La gauche et la droite appartiennent au passé, seul Macron a l’avenir devant lui !

Chapitre 2, on est frustrés, parce que rien ne bouge pour soi-même – jeunes, femmes, immigrés. Les meilleures places vont toujours aux mêmes, les rentiers de la fortune amassée par leurs parents. Bourdieu, en son temps, parlait d’héritiers du capital symbolique et nonobstant économique. Ce faisant il espérait faire évoluer, oui, je dirai même progresser la culture scolaire et il s’était fendu avec son collègue François Gros d’un Rapport au Collège de France (1985) dans lequel il préconisait de donner aux élèves des collèges et lycées une initiation aux méthodes de travail des sciences humaines, histoire, sociologie, psychologie, etc. Tout ça pour développer l’esprit critique des élèves, toutes classes sociales confondues et ainsi faire sortir la culture des ghettos dorés. Amiel et Emelien font mieux. Eux, la culture symbolique, l’école et les diplômes ils n’y voient qu’une fabrique à corporatismes. Autant dire qu’on ne doit plus s’y laisser prendre et tenter de démocratiser pareille forfaiture, man ! Ils le clament fièrement dès la première page de leur opus : « Décider d’écrire ce livre n’avait rien d’une évidence. Nous ne sommes pas des élus politiques – et nous ne souhaitons pas le devenir. Nous ne sommes ni des philosophes, ni des sociologues, ni des historiens – et nous ne saurions le devenir. » (p.13). Le moins ici vaut pour plus. Donc on l’attend comme un scoop, ce plus, qui leur donne autorité pour nous instruire – et là, vous avez compris que je reviens à mes moutons – le retour du sophiste, cet homme qui n’a rien étudié de près mais qui pense qu’il est d’autant plus autorisé à en parler. « Mais nous avons tous les deux pris une part très active dans une aventure politique incroyable : l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République française en 2017 ». On peut aussi dire qu’ils ont pris une part incroyable dans une aventure très active etc, etc, ici les mots sont interchangeables car ils ne veulent dire qu’une seule chose : on a su causer au peuple et on a remporté le jack pot, yeah ! Ce qui, tu en conviendras sans peine, toi qui rames dans ton F2 pour 1500 net par mois, voire 2000, nous donne quelque menue avance sur toi. Et c’est de là qu’on te cause pour te faire avancer et te permettre de grimper dans la hiérarchie sociale avec nous.

Chapitre 3 : « la maximisation des possibles (ou le premier principe du progressisme) (p.53) exergue : « Every champion was once a contender that refused to give up. » (Chaque champion a d’abord été un prétendant refusant de s’abandonner. ») Sylvester Stallone, Rocky Balboa, 2006. Pourquoi « s »’ abandonner ? L’anglais dit : abandonner. Les gars ils en rajoutent… mais ouah ! Vise un peu la culture ! Sylvester Stallone, rien de moins ! Eux au moins, ils ont les mêmes classiques que nous, ceux du peuple ! Ça inspire confiance pour le coup.

Le projet de l’autonomie s’énonce : « Que peut-on attendre de la politique ? Quel progrès peut-elle nous apporter ? Nous ne lui demandons pas le bonheur lui-même : nous savons bien que nul n’en a la recette générale. […] Nous attendons en revanche de la politique les moyens de poursuivre un avenir meilleur. Ce que nous voulons faire avec ces moyens, c’est mobiliser nos talents et nos capacités pour réaliser nos rêves. Bref choisir notre vie. »(p.53). On sait depuis la p. 38 que le progrès personnel c’est « trouver fortune ». Ce qui, pour les philosophes depuis Midas ou, mieux, Job, est un sujet de questionnement – quelle est la place de l’argent dans l’accomplissement personnel ? – est ici l’hypothèse de départ : il faut faire du fric. Bonheur ou malheur, à chacun de voir mais le fric c’est le progrès !

Enfin délié de ta crainte superstitieuse des (bonnes) études à faire pour réussir, enfin autonome, quoi ! C’est à dire ayant pris conscience que « Les traditions n’ont plus de valeur intrinsèque : nous sélectionnons dans le passé ce qui nous convient, et nous inventons ce qui y manque – c’est ce que l’on appelle le progrès.

En un mot, l’individu avait hier des devoirs ; il a désormais d’abord des droits » (p.22)

On est déjà loin d’un « en même temps » mesuré, on est dans le « tout tout de suite » comme Morgan Sportes a intitulé le livre dans lequel il raconte le calvaire d’Ilan Halimi (Éditions Fayard, 2011). Sur la page de couv. du livre d’Amiel-Emelien est écrit : « Manifeste ». L’antagonisme brutal entre les droits et les devoirs nous entraine à une vitesse vertigineuse vers le crime contre l’humanité : est-ce que les deux amis le savent ? On dirait pas. Ou bien est-ce moi qui me refuse à envisager l’Inenvisageable ?

Je reviens au chapitre 3 pour vous apprendre ce qu’est « maximiser les possibles », remède à tous nos maux. « Maximiser les possibles : cela signifie que la mission des progressistes est de faire tout ce qui est en leur pouvoir pour élargir les opportunités et les perspectives des individus. Pour leur permettre d’aller au bout de leurs talents, de leurs capacités : les aider à suivre des études plus prometteuses ou plus longues, obtenir une meilleure rétribution de leurs efforts, récompenser l’engagement pour les autres ou la création artistique, soutenir la recherche scientifique, etc. » (p.54)

Là j’ai l’impression du déjà vu : ils retournent dans le passé et la tradition les plus éculés les deux loustics ! Tout ça pour ça ? J’attendais Broadway et j’ai eu Trifouillis les oies. La nouveauté elle est où là-dedans ? Dans le ton, dans l’enthousiasme bidon des « plus de » « plus de » qu’on répète quand on n’a plus d’inspiration pour se pousser à finir un pensum auquel on ne croit pas soi-même ?

Je ne veux pas en croire un seul mot, alors je continue à lire : « Les « individus », ensuite : les progressistes ne s’adressent plus à des classes sociales, mais à des personnes. Bien sûr, dans la plupart des pays on est d’abord déterminé par ses revenus, le travail de ses parents ou l’endroit où l’on habite. Mais l’évolution de nos sociétés et la révolution numérique nous ont théoriquement rapprochés comme jamais du moment où chacun sera considéré pour lui-même. Ce qui distinguait, hier, le comportement de l’ouvrier X (le parti pour lequel il votait, la manière dont il dépensait son argent, etc.) c’était moins le fait de s’appeler X que d’être ouvrier – c’est de plus en plus l’inverse : Monsieur X veut décider par lui-même et pour lui-même, et tant pis si cela le conduit à faire des choix différents de ses collègues ouvriers. » (pp.54-55)

Parce qu’autrefois, du temps des progressistes marxistes, Monsieur X, ouvrier voulait faire tout pareil que les autres de sa classe sociale : ben oui, sinon on n’aurait pas eu de classes sociales mais que des individus ! Et M. Y qui appartenait à la bourgeoisie, il n’avait que le souci d’imiter les autres membres de sa classe sociale. Tous ceux qui ont lu Marx savent que ce n’est pas le rapport au capital mais ce que veulent les uns et les autres qui détermine l’existence ou non des classes sociales ! Non ? C’est pas comme ça que ça marche ? Les classes sociales sont déterminées par le rapport des individus au capital et tandis que les uns le possèdent les autres ne font que le produire ? Oui mais moi je te dis que ça marche pas dans ma théorie et que j’ai plus de droits que de devoirs : alors laisse-moi te dire que t’es rien qu’une snob réac qui veut pas que j’exprime mes talents et capacités !

Vous êtes trop forts pour moi les gars !

Ce coup-là je crois que je vais raccrocher les gants : ces gars-là ils sont trop forts pour moi et on joue pas dans la même cour ! Mon article finit en queue de poisson : mais à qui la faute ? Comme dit le proverbe : si vous n’aimez pas ça, vous n’avez pas besoin d’en dégoûter les autres en traitant deux jeunes qui se sont déjà donné bien du mal pour rédiger 170 pages talentueuses et capacitaires rien que pour nous aider à aller vers l’avant et plus vers l’arrière, en crabe, comme on faisait avant eux ! Pfuiii ! C’est à désespérer de la gent humaine ! Vous en voulez encore ? Bon d’accord, juste un petit dernier pour la route alors :

« Le fétichisme du diplôme à fait perdre toute substance à l’école. Et l’on voit proliférer de plus en plus de classes fantômes, où les professeurs font semblant d’enseigner à des élèves qui font semblant d’écouter. » (p. 65) Diplôme = très très méchant ! Vive l’école sans diplômes ! Dans cette école-là au moins on n’aura plus ni pleurs ni grincements de dents ! Et personne ne fera plus semblant d’enseigner ou d’écouter ! Supprimez les diplômes qui ennuient tout le monde car ils empêchent certains de progresser et tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes !

Et la der des der : « si les progressistes sont très fermes pour interdire les signes religieux à l’école […] le progressisme ne doit pas juger bon d’interdire aux mères voilées de participer aux sorties scolaires dans l’école publique : il faut au contraire saluer que des confessions différentes puissent envoyer leurs enfants dans la même école, que tous s’associent à la vie de l’établissement. Le bon sens, souvent, suffit à venir à bout de ces faux problèmes que les plus irresponsables des dirigeants politiques se plaisent à monter en épingle. » (p. 107). J’ose une question : « et rendre les élèves témoins d’un prosélytisme anti-égalité hommes-femmes et communautariste, ce n’est pas irresponsable ça ? Et même que, quand la grande majorité des momans seront voilées, par suite d’une recrudescence de ferveur, ô pas du tout téléguidée par tel ou tel mouvement fanatico – liberticide, comment les profs des écoles femmes pourront-elles continuer à enseigner tête nue ? La question elle m’a réveillée cette nuit : avez-vous siouplait eûn tit réponse ? »

Mais on ne discute pas ce genre d’argument dans un « Manifeste » voyons ! Ce serait faire du sur place ! Et même pire : ne dit-on pas : » qui n’avance pas recule » ? Tais-toi et avance ! Mais où ça ? Dans le mur ? Mauvais esprit ! A la Rééducation, quatrième couloir à droite, cinquième porte à gauche ! Et fissa ! NL

lamnNadia Lamm, MABATIM.INFO

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