Czeslaw Milosz, poète polonais, 1911-2004

Czesław_Miłosz.jpgSi vous avez l’occasion de comparer la carte de la Pologne contemporaine avec celle d’avant la seconde guerre mondiale, vous remarquerez des différences, surtout dans sa partie orientale. Le pays actuel a une forme plus ramassée, il a « glissé » vers l’Ouest. L’est en revanche semble comme amputé d’une partie de son territoire. En 1918, lorsque la Pologne a retrouvé son indépendance[1], le pays a gardé encore les traces de son union multiséculaire avec le grand-duché de Lituanie. En polonais, on appelait cette région « kresy », ce qu’on pourrait traduire par « les confins ». Ces terres conquises à partir du XVe siècle, sont tombées dans l’escarcelle de la Russie impériale à la fin du XVIIIe et se trouvent aujourd’hui au confluent des trois pays indépendants : Biélorussie, Lituanie et Ukraine.

Après la guerre, les Polonais, qui y étaient très fortement enracinés, furent expulsés et s’installèrent en Pologne. Mais même actuellement, 75 ans après la fin de la guerre, de nombreuses personnes ressentent une forte nostalgie quand elles évoquent les villes emblématiques comme Lemberg/Lvov/Lviv ou Wilna/Vilno/Vilnius[2].

Terre de poètes

Cette partie orientale du pays avait donné à la Pologne de grands poètes. Ainsi Adam Mickiewicz[3], le grand poète romantique, né sur le territoire de l’actuelle Biélorussie et qui, étudiant, vécut à Vilno, écrivait dans son chef d’œuvre le poème épique Messire Thaddée, que les écoliers polonais continuent d’apprendre par cœur : Ô Lituanie, ma patrie

De même Czeslaw Milosz, considéré comme le plus grand poète polonais du XXe siècle, est né le 30 juin 1911 dans le village lituanien de Szetejnie[4] et revendiquait cette double appartenance polonaise et lituanienne. En 1980, en recevant son prix Nobel, il constatait :

« Il est bon de naître dans un petit pays où la terre est humaine parce qu’elle est à la mesure de l’homme, où des langues et des religions différentes ont coexisté au cours des siècles. Je pense à la Lituanie, terre de mythes et de poésie. »

Son enfance et sa jeunesse étaient étroitement liées à ces terres où sa famille était enracinée depuis des siècles. Lorsqu’il était adolescent, ses parents s’installèrent à Vilno où il put côtoyer une importante communauté juive. Il pourra profiter alors pleinement de cet enrichissant mélange de langues et de cultures qui le formera.

En 1929 Czeslaw Milosz entame ses études de droit à l’université de Vilno, mais très rapidement il se tourne vers la poésie, et à partir de 1930, il publie régulièrement ses vers. Deux recueils de cette période ont été remarqués : Poèmes sur le temps figé de 1933 et Trois hivers de 1936. À l’époque, ses opinions politiques étaient plutôt à gauche et il faisait partie du groupe littéraire d’avant-garde Żagary (Les flambeaux) qui réunissait plusieurs jeunes auteurs, représentants du courant catastrophiste, tant il était évident pour eux que l’Europe aura bientôt à affronter de graves difficultés.

Dans ces années il eut l’occasion de venir en France où il fit connaissance avec son oncle éloigné, le poète français Oscar Venceslas de Lubicz-Milosz[5] qui l’accueillit avec beaucoup de cordialité et qui indéniablement l’influença. De cette époque date son amour du français qu’il parlait très bien ; avec le temps il deviendra aussi un traducteur accompli, en faisant découvrir aux lecteurs français plusieurs auteurs polonais.

En septembre 1939 la Pologne connut son quatrième partage à la suite de la signature du pacte Ribbentrop-Molotov. Une partie du territoire était alors occupée par l’armée allemande, tandis que « les kresy » se retrouvaient tout d’abord sous la domination soviétique et à partir de l’été 1941, toute la région connaîtra l’occupation nazie.

Justes

Le poète se trouvait alors à Varsovie, tandis que plusieurs membres de sa famille et surtout son frère cadet, Andrzej, étaient restés à Vilno où ils rejoignirent les rangs de l’Armée de l’Intérieur. À l’époque, Andrzej Milosz, né en 1917, était un jeune homme très sportif, un excellent alpiniste, capable de piloter un avion sportif et de sauter en parachute. A Vilno, ses activités clandestines allaient dans deux directions : au début de la guerre, avant l’attaque de l’Union Soviétique par l’Allemagne, il organisait la fuite d’officiers polonais internés en Lituanie, qui ensuite, en passant par la Suède, rejoignaient la France où l’armée polonaise en exil était organisée par le général Sikorski. Lorsque les Allemands occupèrent toute la Lituanie, Andrzej aida les Juifs à quitter le ghetto, crée en été 1941. Il avait loué une maison, bien située dans la ville, où les Juifs étaient cachés pour rejoindre des partisans dans la grande forêt Rudnicka, éloignée d’une trentaine de kilomètres de Vilno. De son côté, Czeslaw Milosz a aussi rallié la résistance, et à partir de 1942 s’engagea dans les rangs du Comité d’Aide aux Juifs, connu sous le cryptonyme « Żegota ». Le 25 juillet 1989, les frères Milosz seront reconnus par le mémorial Yad Vashem comme Justes parmi les nations.

Durant les années de guerre, Czeslaw Milosz continuait d’écrire, de traduire, et ses poèmes paraissaient dans les publications de la résistance.

Au printemps 1943 il est témoin de la révolte du ghetto, et, même si à l’époque il cachait dans son appartement des personnes qui ont pu s’échapper du brasier, il sentait déjà que la plupart des Polonais restaient indifférents à la tragédie qui se jouait de l’autre côté du mur. Avec le temps il développera et précisera sa pensée.

Pendant que le ghetto brûle

Nous voyons ses sentiments ambigus dans son poème Campo de’ Fiori[6] écrit au printemps 1943, lorsque le ghetto brûlait encore. La genèse de ce texte, publié dans la presse clandestine, est intéressante ; pendant la semaine pascale de 1943, Milosz se trouvait dans un tramway qui s’était arrêté sur la place Krasinski devant le mur du ghetto. On pouvait entendre des coups de feu, des maisons en train de brûler formaient une fournaise. Or sur la place, il y avait un manège qui tournait, et les gens semblaient s’y amuser. Au moment de sa publication, ce poème fut ressenti comme une violente protestation, mais des années plus tard, Milosz lui-même le qualifiera d’amoral, car l’anéantissement de milliers de gens y était décrit par un observateur trop neutre, la comparaison entre le bûcher de Rome de l’époque de la Renaissance et les incendies méthodiquement allumés par des bourreaux nazis, apparaissant à son auteur trop littéraire et recherchée.

Je te vis, Campo de’ Fiori,
Un printemps à Varsovie.
Près des gaies balançoires
La vive mélodie faisait taire
Les coups de canon au ghetto ;
Très haut s’envolaient les couples,
Jusqu’au milieu du ciel clair…
Le vent des maisons en feu
Levait les robes des jeunes filles
Et riaient les foules insouciantes
Du beau dimanche de Varsovie. (…)
Moi, je me disais alors
Combien qui périt reste seul
Et qu’au moment où Giordano
Montait au sommet du bûcher
S’était tue la langue humaine…
Mais après des siècles entiers,
Le plus grand des Campo de’ Fiori
Verra le bûcher de révolte
Jailli des paroles du poète.
Avril 1943[7]

En 1945 après l’installation du pouvoir communiste en Pologne, il semblait tout d’abord que Czeslaw Milosz rejoindrait le camp des vainqueurs. On lui proposa un poste diplomatique à Washington, puis à Paris, et il accepta d’être le porte-parole du camp politique auquel il ne croyait plus, qu’il jugeait même criminel.

Exil à Paris

En 1951 Il mit fin à ces contradictions et décida de ne plus rentrer en Pologne. Il demanda alors l’asile politique en France où il passera plus de dix ans. Dans sa patrie, il était alors interdit de prononcer son nom, ses livres ont été retirés de toutes les bibliothèques, et pendant une trentaine d’années, il cessa d’exister de l’autre côté du « rideau de fer ». D’ailleurs à l’époque plusieurs écrivains l’ont traité de « traître ».

En 1953 il publie son essai La pensée captive dans lequel il analyse les mécanismes de la propagande dans les pays totalitaires de l’Europe de l’Est où de nombreux intellectuels épousaient les idées du parti totalitaire au pouvoir et trouvaient toutes les excuses aux persécutions politiques, pensant qu’elles étaient nécessaires à l’avènement de l’ «avenir radieux» pour l’humanité.

Mais en devenant un réfugié politique, Czeslaw Milosz a retrouvé une nouvelle voix comme s’il s’était reconcilié avec lui-même. À partir de 1960 il s’installe aux Etats-Unis où pendant des années il enseignera les littératures polonaise et russe à l’université Berkeley de Californie. Il a été aussi professeur à l’Université de Harvard. Ce travail d’enseignant l’a presque forcé à écrire une Histoire de la littérature polonaise, traduite en plusieurs langues, dont le français.

Européen

Ayant perdu sa Lituanie natale et la Pologne, le pays de sa langue maternelle, Milosz se sent surtout un Européen, héritier de la riche culture :

« Je suis la voix d’une autre Europe qui garde la mémoire de la civilisation méditerranéenne qui a été toujours présente dans notre religion, notre philosophie, nos monuments, dans le langage, la peinture et l’architecture. J’ai moi-même grandi dans une ville où le baroque prédominait dans les églises catholiques romaines du Nord, et j’ai appris à l’école à réciter Horace et Ovide. C’est pourquoi j’ai senti que j’avais le droit de penser que l’Europe était ma patrie. »

Quand le poète a choisi la vie d’émigré, il ne peut pas supposer que les changements politiques lui permettront un jour de retourner dans sa patrie. À vrai dire, il n’était jamais totalement absent, car pendant cette période, les mouvements dissidents apparaissent avec leurs organes de presse clandestins, les fameux samizdat. Ainsi les textes de Milosz trouvaient toujours des lecteurs.

Solidarność

Durant ces trente ans, la Pologne a connu plusieurs mouvements sociaux, certains très violents, mais le parti communiste parvenait toujours à garder le pouvoir. Mais dans les chantiers navals de Gdansk, en été 1980, éclata une grève massive qui aboutit à la naissance du syndicat Solidarność qui sera reconnu par le pouvoir communiste affaibli par une profonde crise économique, sociale et morale. En quelques semaines 10 millions de Polonais (sur 31 millions d’habitants du pays !) rejoindront ce syndicat. Solidarność obtient l’appui des intellectuels dissidents sous la forme d’un comité de soutien, connu sous le sigle KOR (en polonais Komitet Obrony Robotnikow[8])

Commence alors une sorte de compte à rebours de la chute du régime communiste en Pologne, comme d’ailleurs dans les autres pays d’Europe de l’Est. Ce mouvement prendra 9 ans, pendant lesquels l’opposition se renforcera et cela malgré la pression constante de la part du gouvernement communiste qui n’hésitera pas à décréter en décembre 1981 l’état d’urgence accompagné d’arrestations massives.

Même l’Académie Nobel semblait appuyer cette vague de protestation en décernant en décembre 1980 à Czeslaw Milosz le prix Nobel de Littérature, ce qui était ressenti par l’opinion publique comme un désaveu cinglant des régimes totalitaires de l’Europe orientale, car depuis des années le poète soutenait publiquement les mouvements dissidents de l’Europe de l’Est.

Les académiciens Nobel n’hésitèrent pas alors à s’engager aux côtés de ce mouvement de protestation, et en 1983 ils attribuèrent le prix Nobel de la paix à Lech Walesa, président-fondateur du syndicat Solidarność, alors assigné à résidence[9].

En 1981 Czeslaw Milosz se rend en Pologne après 30 ans d’absence ; à partir de ce moment, les interdictions qui touchaient ses œuvres seront levées peu à peu. Il put alors devenir un témoin actif des changements historiques dans sa patrie. Pendant ses déplacements, il était étroitement surveillé, mais les services de sécurité n’intervenaient pas, craignant un scandale, si jamais ils s’attaquaient à cette personnalité connue dans le monde.

Malgré des craintes tout au long de l’année 1989, le passage vers le régime démocratique a pu s’effectuer en Pologne tout à fait calmement. Des pourparlers entre les représentants du gouvernement communiste et l’opposition démocratique ont abouti au départ des communistes ; le parti ouvrier unifié polonais est dissous en janvier 1990 et en décembre 1990, dans les premières élections libres, Lech Walesa est élu au poste de président de la République de Pologne.

Czeslaw Milosz fut un témoin direct de tous ces changements. À partir de 1989 il venait très régulièrement en Pologne, en 1992 il put même se rendre en Lituanie, devenue indépendante en 1991 où il a reçu une citoyenneté honoraire du pays.

En 1993 le poète décida de s’installer définitivement à Cracovie, car il disait que cette ville lui rappelait Vilno de sa jeunesse. Il y est mort à l’âge de 93 ans le 27 août 2004.

Cet homme, qui a vécu dans plusieurs pays et qui parlait plusieurs langues, a laissé une importante œuvre en vers et en prose. Né aux confins de l’Europe aux multiples tragédies, il nous permet de mieux comprendre les contradictions de cette région écartelée depuis si longtemps. AS

Ada ShlaenAda Shlaen, MABATIM.INFO

[1] Un petit rappel historique : la Pologne cessa d’exister en tant qu’État indépendant à partir de 1795. Elle redeviendra indépendante en 1918, comme de nombreux pays qui faisaient partie de l’Empire russe et de l’Empire austro-hongrois.
[2] Lemberg/Lwów/Lvov/Lviv ou Wilna/Vilno/Vilnius toutes ces graphies désignent la même ville et correspondent aux époques différentes. Entre 1918 et 1939 les deux villes étaient sous l’autorité polonaise et se caractérisaient par la présence des fortes minorités juives. Par exemple Vilno était surnommé même la « Jérusalem du Nord ».
[3] Adam Mickiewicz (1798-1855) Ce grand poète romantique est toujours très populaire en Pologne. Persécuté par le pouvoir tsariste, il quitte sa patrie en 1830 pour la France où il a enseigné pendant quelques années au Collège de France.
[4] On prononce « Cheteynie »
[5] Oscar Venceslas de Lubicz-Milosz (1877-1939), né sur le territoire de l’actuelle Biélorussie, Oscar Milosz vécut en France dès l’adolescence. Il écrivait toujours en français, même si, en 1919 il devient le premier représentant de Lituanie en France et en Europe. Son premier recueil de poèmes est publié en 1899. Il s’attelle ensuite à de nombreux genres : romans, pièces, essais politiques… Dans les années 20, il représentait la Lituanie dans des différentes organisations internationales et (enfin !) avait appris le lituanien.
[6] Campo de’ Fiori est la place de Rome où en février 1600 fut brûlé Giordano Bruno
[7] Traduction de Constantin Jelenski
[8] Comité de la Défense des Ouvriers
[9] Sa femme Danuta a obtenu l’autorisation pour aller chercher le prix.

2 commentaires

  1. L’homme de culture est partout chez lui, en dépit de tous les sectarismes idéologiques: c’est la belle leçon de cette magnifique biographie. Merci Ada !

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  2. La vie d un pays a travers la vie d un homme , d un poète, d’une personnalité engagée courageuse qui ne cède pas aux lâchetés de la médiocrité ambiante.
    Merci pour ce voyage dans le temps, dans une région où l’ histoire compliquée est mal connue.

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