Canal d’Istanbul : le projet fou d’Erdogan

Istanbul canal.jpgSource : Remi Daniel, Gallia Lindenstrauss, Institut INSS (Université de Tel-Aviv)
4 mars 2020

Le président turc Recep Tayyip Erdogan fait la promotion d’un projet de construction d’un canal entre la mer Noire et la mer de Marmara, qui s’appellera le Canal d’Istanbul. Cette voie d’eau sera parallèle au détroit du Bosphore. L’idée d’un tel canal n’est pas nouvelle. Erdogan espère que la construction de ce canal sera l’une des réalisations des plus importantes de sa mandature. En revanche, le maire d’Istanbul Ekrem Imamoglou, élu à ce poste contre un candidat d’Erdogan, s’avère être un farouche opposant à ce projet.

Le principal argument contre le projet est écologique. En effet, sa construction causerait un grave préjudice environnemental, non seulement à la Turquie, mais également aux autres pays méditerranéens, y compris Israël.

L’idée de la construction du canal a déjà été, dans le passé, un sujet de controverse internationale, car il pourrait compromettre la Convention de Montreux de 1936 qui réglemente l’usage du Bosphore par les nations du monde. Par ailleurs, la création de cette voie d’eau payante pourrait provoquer un différend entre la Turquie et la Russie. En outre, la construction du canal pourrait exacerber les tensions déjà existantes entre la Turquie, la Grèce et Chypre. Ces deux pays se sont dernièrement rapprochés d’Israël, et, par voie de conséquence, ce projet affecterait également Israël.

Depuis 2011, le président turc promeut la construction d’un canal entre la mer Noire et la mer de Marmara. L’idée de creuser un tel canal n’est pas nouvelle. Elle est née au XVIe siècle, et a été mentionnée pour la dernière fois au début des années quatre-vingt dix du siècle dernier. Le nouveau projet est un canal de 40 kilomètres de long et de 150 mètres de large. Il devrait résoudre les problèmes liés au passage des navires dans le détroit du Bosphore.

Le tracé relativement rectiligne du futur canal artificiel sera plus avantageux à la navigation que le détroit du Bosphore, qui, lui, est sinueux, avec des virages assez difficiles à négocier. La construction du nouveau passage entre les deux mers permettrait de réduire l’actuelle congestion dans le Bosphore, où transitent plus de 40000 navires chaque année. Soit, plus de navires qui traversent le canal de Suez et celui de Panama réunis. Le gouvernement turc estime que le trafic maritime augmentera dans les prochaines décennies. Toutefois, il oublie que grâce aux nouveaux gazoducs et oléoducs actuellement en construction dans la région, le trafic maritime pourrait, au contraire, diminuer. Le même gouvernement turc prévoit que les redevances pour la traversée du canal pourraient rapporter à la Turquie autour de 1 milliard de dollars par an. D’autant plus que selon la convention de Montreux, aucune taxe ne peut être prélevée par la Turquie pour la traversée du Bosphore. Le ministre turc des transports a estimé, que les revenus des redevances pourraient monter rapidement à 5 milliards de dollars par an. Enfin, le projet du canal d’Istanbul comprend la construction d’une nouvelle ville de 1 million d’habitants, ainsi que la construction d’un nouvel aéroport international.

Le projet du canal d’Istanbul est la plus récente manifestation du processus de développement accéléré, initié par Erdogan depuis 2003. Erdogan, alors premier ministre, a impulsé ce développement, qui a donné lieu à l’édification, de nouvelles infrastructures dans toute la Turquie et en particulier à Istanbul. Cet effort de modernisation a permis la construction d’un nouveau pont sur le Bosphore, d’une ligne de métro Europe-Asie et d’un aéroport, parmi les plus grands au monde, qui a été achevé en 2019. Erdogan, appelle fièrement, toutes ces réalisations des « projets fous », qu’il espère achever pour les célébrations du centenaire de la fondation de la République turque en 2023.

Grâce au projet de canal d’Istanbul, le président turc espère se hisser parmi les plus illustres dirigeants de la nation turque. S’il réalise ce projet, il pourrait prétendre surpasser les sultans ottomans, qui eux, ne pouvaient que rêver d’un tel projet. Erdogan pourra se targuer d’avoir réussi là où le fondateur de la République turque, Mustafa Kemal Ataturk, a échoué. A savoir n’avoir pas pu s’opposer à la Convention de Montreux qui a interdit, à la Turquie de percevoir une redevance de passage dans le Bosphore. Le futur canal sera entièrement sous la souveraineté turque, ce qui permettra à la Turquie de réaliser de substantiels profits, si toutefois, les navires préfèrent emprunter la future voie navigable.

Vidéo de synthèse de ce que sera le canal, une fois réalisé

Face à Erdogan s’élèvent des critiques. Pour les opposants, toute cette entreprise représente un exemple de plus d’une mégalomanie débridée. Le coût estimé des travaux (environ 13 milliards de dollars selon les estimations du gouvernement et autours de 20 milliards de dollars selon des estimations informelles) est considéré comme un fardeau trop lourd pour l’économie turque, d’autant plus que celle-ci n’est plus aussi dynamique que dans la décennie précédente. D’autres opposants pointent des effets environnementaux néfastes, générés par la construction du canal. Des études d’impact mettent en évidence des risques de pollution liés à la connexion entre la mer Noire et la mer de Marmara.

De plus, les travaux de creusement détruiront des centaines de milliers d’arbres, ce qui risque d’augmenter la pollution de l’air d’Istanbul. L’approvisionnement en eau potable de la ville risque de se dégrader. Environ 40 % de l’eau potable d’Istanbul provient de la Thrace, la partie européenne de la Turquie. Par conséquent, durant les travaux, l’approvisionnement risque de subir des interruptions intempestives. L’agriculture et l’industrie de la pêche pourraient subir des dommages non prévisibles aujourd’hui. Dans le cas de manœuvres militaires de défense ou de protection de la frontière européenne de la Turquie, Istanbul et la Thrace seront séparés par la voie d’eau créée. La même difficulté pourrait se présenter en cas de catastrophe naturelle (tremblement de terre, tsunami, ouragan, etc…), car de fait, la partie occidentale de la Thrace deviendrait une île.

Enfin, une forte suspicion de corruption accompagne la mise en route du projet. L’opposition considère toute cette entreprise comme un moyen de transférer les budgets de l’État aux partisans d’Erdogan, par le biais d’entreprises privées, impliquées dans le projet et dont la proximité avec le pouvoir est notoire. L’opposition a découvert qu’une partie des terres du futur tracé du canal avait été achetée par des proches d’Erdogan et de son parti. Le public manifeste son indignation par le fait que la caste au pouvoir s’enrichira lors d’inévitables spéculations foncières autour de la construction du canal.

Chacun de ces projets, Erdogan a pu les mener jusqu’au bout, quelle qu’ait été l’opposition à ces projets. Cependant, le canal d’Istanbul est devenu le principal point d’achoppement avec Ekrem Imamoglou, le nouveau maire d’Istanbul, considéré comme un opposant crédible à Erdogan. Imamoglou appelle le projet du canal « catastrophe ». Il a décidé de ne pas faire participer la municipalité d’Istanbul au projet et a fait appel d’un jugement qui déclarait le projet « non nuisible du point de vue de l’environnement ». Parallèlement, la mairie a pris la tête d’une campagne contre le canal. Malgré ces oppositions, Erdogan reste « droit dans ses bottes » et, avec détermination, poursuit la mise en œuvre du projet.

Sur le plan international, le traité de Montreux réglemente le passage par le Bosphore, des navires en temps la paix et en temps de guerre. Pour la Russie, c’est l’unique entrée sur la Méditerranée. Tant que la Turquie, pour le futur canal, respecte l’esprit du traité de Montreux, il ne devrait pas y avoir de problème avec la Russie. Cependant, la redevance de passage risque d’augmenter les prix des marchandises qui y transitent. Concernant le Bosphore, si la Turquie ne respecte pas la convention de Montreux et « oblige » les bateaux à utiliser le futur canal, cela risque de créer une opposition mondiale et surtout une controverse avec la Russie, voire un conflit armé.

La construction du nouveau canal, aura un impact environnemental sur la mer de Marmara et la mer Égée. Il se peut que cela créera des implications également pour Israël. Il est à craindre que la pollution de la mer Noire passe directement dans la Méditerranée. Plus grave, une partie de l’approvisionnement en pétrole d’Israël passe par le détroit du Bosphore, ce qui implique, pour Israël, une vigilance accrue quant aux changements stratégiques de la région. Compte tenu des liens étroits entre Israël, la Grèce et Chypre, développées au cours de la dernière décennie, une certaine tension s’est exprimée en décembre dernier lorsqu’un navire de prospection israélien, travaillant légalement dans les eaux territoriales chypriotes, a été expulsé, manu militari, par des bateaux de guerre turcs.

Les relations Turquie-Russie ont un fort impact sur les relations Turquie-Occident et en particulier sur les États-Unis. Alors que la relation Turquie-Russie se dégrade à cause de l’intensification des combats en Syrie, le canal Istanbul rendra plus complexe, s’il en était besoin, la situation géostratégique du Moyen-Orient. EG♦

Edouard GrisÉdouard Gris, MABATIM.INFO
Traduction et adaptation

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