Les confinés parlent aux confinés

ràdio_vintage.jpgScrouitch… scrouitch…

Les restaurants et les bars étant fermés, le café du commerce de mon petit village a migré vers la boulangerie. Nous avons de la chance, notre boulangère est la plus belle du monde. Elle ne le dit pas comme ça, mais quand on évoque devant elle Angelina Jolie, Scarlett Johansson ou Beyonce, elle sourit d’un air entendu et se tapote machinalement les cheveux.

La boulangère, elle tient salon. Le matin de la déclaration de confinement par le Président de la république, elle n’avait pas eu de mot assez durs pour les crétins qui gobaient le mythe du coronavirus. « Y en a des, y z’ont rien là-dedans », répétait-elle en montrant sa frange.

Le lendemain, c’est rétropédalage sans visibilité. Enfin, elle espère que plus personne ne revoit la tête qu’elle faisait, hier, quand elle disait le contraire de ce qu’elle assène ce matin : « Vous allez voir, les petites connes de trente ans qui refusaient de faire vacciner leurs gosses, comme elles vont se précipiter sur le vaccin dès qu’il sera disponible ! »

Elle n’a pas tort, d’ailleurs : rien de tel, pour réveiller les adeptes de la décroissance, que de les y confronter. La pénurie de PQ, c’est aussi emm…dant pour eux que pour les bourgeois qu’ils écrasaient de leur mépris du temps de l’abondance décriée. Qui l’eut cru, Lustucru ?

L’important est de se sentir important

À la boulangerie, on pouvait aussi croiser les optimistes : ils savaient que, dès les beaux jours, le virus fondrait à la chaleur et qu’il suffisait de boire du thé chaud en attendant. Ils se trouvèrent fort dépourvus quand l’annonce du confinement fut venue : plus un seul pote au bistro, avec qui échanger platitudes et complots !

L’intérêt des complotistes, ce n’est pas de propager une information à laquelle ils croient, mais de se sentir importants en ayant connaissance d’un fait que les autres ignorent. Et si pour ce faire, il faut inventer le fait de toutes pièces, quelle importance ! Avant l’août, foi d’animal, leur public aura oublié la déclaration, intérêt et principal, et ils pourront recommencer avec une autre théorie fumeuse, qui leur vaudra l’écoute respectueuse des amateurs de croissants… distants les uns des autres du mètre légal et obligatoire, si le virus n’a pas trouvé vaccin d’ici-là.

Ce n’est pas tout à fait le même processus que pour la rumeur, mais il s’y apparente par la dimension d’ego sur lequel il se fonde. « Celui qui est content d’être dans la confidence n’est guère porté à la critiquer ; ni donc à remarquer que, dans toutes les confidences, la part principale de réalité lui sera toujours cachée. » écrivait Guy Debord en 1988. Le complotiste « s’identifie tout de suite aux manipulateurs, et méprise l’ignorance qu’au fond il partage. Car les bribes d’information que l’on offre à ces familiers de la tyrannie mensongère sont normalement infectées de mensonge, incontrôlables, manipulées. Elles font plaisir pourtant à ceux qui y accèdent, car ils se sentent supérieurs à tous ceux qui ne savent rien. … Elles constituent le privilège des spectateurs de première classe : ceux qui ont la sottise de croire qu’ils peuvent comprendre quelque chose, non en se servant de ce qu’on leur cache, mais en croyant ce qu’on leur révèle ! [1] »

Tous les M. Jourdain sont journalistes d’investigation

La boulangère, elle n’est pas seulement belle, elle est intelligente et elle sait tout. La seule différence entre elle et Einstein, c’est qu’Einstein ne se prend pas pour la boulangère.

Elle détient donc la vérité en toutes choses : les masques hygiéniques ne servent à rien, il n’y a de victimes qu’à Paris ; d’ailleurs, il aurait fallu isoler la capitale dès le premier cas ; nous, au village, nous ne risquons rien, d’ailleurs il y a zéro victime dans tout le sud-est. En gros, si on reste à portée de voix de sa sagesse, on est protégés du virus par l’épaisseur de sa… toute-puissance.

La vérité de la boulangère et les vérités des rumeurs et complots n’ont fait que s’accentuer depuis qu’Internet multiplie leur vitesse de diffusion, par rapport au téléphone arabe ou au journal papier. Mais si le média change, le processus reste le même : fuite ou confidence habilement distillées comme par inadvertance à des journalistes, voire opinion personnelle desdits journagandistes, plus préoccupés par leur propre image de découvreur de scoops ou par ce qu’ils jugent leur devoir de guide de moralité, que par la déontologie qui devrait les conduire à recouper leurs sources.

Un pourcentage incroyablement élevé des « affaires » découvertes par le Canard enchaîné provient directement d’un acteur politique qui veut se faire mousser ou de son ennemi qui veut l’abattre, l’un comme l’autre conscients que l’info sera reprise beaucoup plus largement (par LE Canard ou par DES canards) s’ils font semblant de craindre sa diffusion. Une part tout aussi importante tient dans leur positionnement idéologique qui leur fait énoncer ce qui conforte leur dogme, y compris quand il est contredit par les faits.

C’est pourquoi votre fille est muette, et d’autres pas

Nous sommes admiratifs des lanceurs d’alerte et dubitatifs devant les démonstrations scientifiques. Tant mieux pour le virus, tant pis pour nous !

Monsieur Toutlemonde est conscient de la dérive idéologique et morale des journalistes et il n’a plus la moindre confiance en eux, ni dans ce que disent les autorités.

Comme la nature a horreur du vide, la place laissée libre par ce que les générations précédentes considéraient comme des élites a été colonisée par l’appétit pour le merveilleux. À défaut de fées qui transforment les crapauds en princes par un simple baiser de vierge, les gourous des temps modernes matraquent leurs visions, souvent délirantes, démultipliées par des adeptes pour qui le clic remplace la lecture et le militantisme.

Cela dit, la plus haute autorité de l’État pense qu’on attend de sa part des conseils sur la façon de meubler notre oisiveté pendant le confinement. Celui qui nous gouverne n’a pas d’enfant. Il ignore donc l’épreuve que c’est de devoir garder enfermés des petits êtres pleins de vitalité et habitués à dépenser leur énergie en groupes. Notre Président a suffisamment de personnel à demeure pour que lui soient épargnées toutes les corvées ménagères et le souci de l’approvisionnement. La première difficulté contre laquelle il croit utile de nous mettre en garde est donc l’ennui. Si l’on avait besoin de mesurer la distance entre nos élites et nous, il faudrait prendre comme unité l’année-lumière !

Le jour d’après ne sera pas comme le jour d’avant

Reconnaissons toutefois au rédacteur du discours présidentiel le mérite d’avoir énoncé une vérité : une fois le COVID-19 vaincu, le peuple ne se résoudra pas à accepter de nouveau mollement la mollesse de ses élites.

Les paroles « nous sommes en guerre » ne s’adaptent pas au rythme d’une berceuse et, à avoir essayé de les apparier, le Président s’est définitivement disqualifié pour représenter la France, que ce soit à l’Eurovision ou ailleurs.

Un sondage réalisé en ligne pour le Huff Post par YougovFr les 17 et 18 mars, montre que 93% des Français trouvent nécessaire le confinement et sont même d’accord pour les sanctions en cas de violation. En même temps, si le Président avait eu les résultats du sondage avant de prendre la parole, le 17 mars, il aurait été plus assertif et moins flou. Mais il ne le savait pas. Il naviguait encore à vue et il avait la vue basse.

Nos compatriotes n’ont pas les pudeurs de vierge de leurs gouvernants. Ils savent depuis longtemps qu’ils sont en guerre. Leur mode de vie était attaqué par l’islamisme, leur vie l’est maintenant par le virus. Ils sont prêts à des sacrifices ponctuels, pour surmonter l’un et l’autre. Mais comme on ne leur donne jamais la parole, qui est confisquée par des élites vivant hors sol en circuit fermé, ceux qui auraient dû les imposer ignoraient l’accueil qui leur serait fait et n’ont pas voulu risquer l’impopularité.

Si les petits virus ne les mangent pas, les Français sortiront de cette crise grandis. Leurs dirigeants, qui se prennent pour de grands arbres, eux, seront vus pour ce qu’ils sont : des bonzaïs ! CA♦

stylo-plume attcCécile Attal, MABATIM.INFO

[1] Guy Debord, Commentaires sur la société du spectacle, Gallimard, Paris, 1988.

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