La guerre des Juifs au cœur de l’idéologie du camp « progressiste » en Israël

Manifestation anti Nétanyahou (photo Israel National News)

Lorsque Yair Lapid et Naftali Bennett ont formé leur gouvernement en juin dernier, de nombreux commentateurs se sont interrogés sur le caractère hétéroclite de leur coalition, qui réunissait des transfuges du sionisme religieux (que certains médias français s’obstinent à qualifier – contre toute évidence – de représentants de « l’extrême-droite »), des partis centristes, les lambeaux du parti travailliste et un parti arabe islamiste. S’agissait-il d’un gouvernement « d’union nationale », du retour de la gauche post-sioniste, ou tout simplement de l’assemblage contre-nature de tous les membres du camp « Rak lo-Bibi » (« Tout sauf-Bibi ») ?

La réponse à cette question a été donnée quelques semaines plus tard :

ce gouvernement représente en fait l’arrivée au pouvoir en Israël du courant « progressiste », déjà incarné aux États-Unis par la frange la plus radicale du parti démocrate, au pouvoir depuis la victoire de Joe Biden. Mais ce qualificatif de « progressiste » est, comme beaucoup d’autres adjectifs du vocabulaire politique, trompeur. Car derrière le slogan du « progrès » et de la défense des droits de toutes les minorités, qu’on a déjà vus à l’œuvre dans de nombreux domaines1, se dissimule tant bien que mal une idéologie radicale.

C’est au nom de cette idéologie que le ministre de la Défense a convoqué la semaine dernière une réunion au plus haut niveau de tous les chefs des organes de sécurité israéliens, pour lutter contre… les exactions commises par les habitants juifs de Judée-Samarie. Oui, moins de six mois après les sanglantes émeutes déclenchées par des pogromistes arabes qui ont incendié des synagogues et des biens juifs dans toutes les villes mixtes d’Israël, et alors qu’une nouvelle vague d’attentats frappe au cœur de Jérusalem, le ministre Gantz a trouvé le véritable « ennemi » à abattre. Ce sont les « Juifs des collines », ces quelques dizaines de jeunes gens habitant dans des localités, souvent construites sur les lieux d’attentats anti-israéliens, qui sont apparemment, aux yeux de Gantz et des autres responsables sécuritaires, le danger le plus grave pour la sécurité intérieure d’Israël.

Cette décision très médiatisée et soutenue par une large fraction de l’establishment culturel et politique en dit long sur l’agenda politique du nouveau gouvernement. Moins d’un mois après la déclaration de six ONG liées au FPLP comme « organisations terroristes », justifiée et appuyée sur des éléments de preuve incontestables, la décision du ministre Gantz n’est pas seulement une manœuvre tactique, destinée à rassurer l’aile gauche de sa coalition. Il s’agit, plus fondamentalement, de « resserrer les rangs »’ idéologiques du camp « tout sauf Bibi », en désignant une fois de plus à la vindicte populaire un ennemi intérieur.

Il ne s’agit plus cette fois de l’ancien Premier ministre, envers lequel l’hostilité sans limite des médias n’a pas faibli depuis son éviction de la rue Balfour, mais du noyau idéologique des habitants juifs en Judée-Samarie. Cette désignation d’un « bouc émissaire » à l’intérieur même d’Israël s’inscrit dans la droite ligne de nombreux événements du même acabit, depuis l’époque des accords d’Oslo, par lesquels Rabin et Pérès entendaient sacrifier les Juifs au-delà de la « ligne verte » sur l’autel d’une paix illusoire avec les ennemis – véritables – de l’OLP, intronisée en « partenaire de paix ». Mais cette politique du « bouc émissaire » remonte plus loin encore dans l’histoire moderne d’Israël.

On la trouve déjà à l’œuvre à l’époque du Yishouv, quand le Mapaï prédominant utilisait son emprise sur l’économie – au moyen de la toute puissante Histadrout – pour exclure du marché du travail les jeunes membres du Betar, dont le chef idéologique, Vladimir Jabotinsky, était qualifié de « fasciste » et d’ennemi du peuple. On la retrouve pendant les années de plomb de la lutte pour l’Indépendance, quand la Haganah et le Palmah s’alliaient aux forces de police britanniques pour chasser manu militari et parfois torturer et assassiner des jeunes membres du Lehi et de l’Etsel, eux aussi proclamés « ennemis du peuple », au nom du même parti-pris idéologique, qui préfère s’allier à l’ennemi extérieur pour « nettoyer » le pays de certains de ses adversaires idéologiques…

L’Altalena en flammes au large de Tel-Aviv

On la retrouve aussi quand le Premier ministre David Ben Gourion ordonnait au chef du Palmah, Itshak Rabin, de bombarder l’Altalena, bateau affrété par l’Irgoun à bord duquel des militants de l’Irgoun, parfois rescapés de la Shoah, transportaient une précieuse cargaison d’armes destinées à équiper la petite armée juive, face aux ennemis arabes plus nombreux et mieux armés. Cet épisode est crucial pour comprendre l’ADN idéologique d’une partie de la gauche israélienne, hier comme aujourd’hui. Non seulement Ben Gourion2 ordonna de couler l’Altalena, en arguant d’un prétendu risque de sédition de la part de son adversaire politique, Menahem Begin. Pire encore : il qualifia le canon qui avait bombardé l’Altalena – faisant plusieurs morts parmi ses passagers – de « canon sacré »3.

Cette sacralisation de la violence fratricide et de la guerre civile se poursuit jusqu’à nos jours. La volonté du gouvernement « progressiste » Bennett-Lapid-Raam de désigner un ennemi idéologique au sein du peuple Juif s’inscrit dans la droite filiation de l’Altalena et du « canon sacré » de David Ben Gourion. Elle montre qu’aux yeux du camp « progressiste » et d’une partie de la gauche israélienne, l’impératif politique demeure, envers et contre tout, celui de la démonisation et de la lutte à outrance contre l’adversaire politique, désigné comme bouc émissaire et comme « ennemi intérieur », au lieu de s’allier à lui pour lutter contre les ennemis extérieurs au peuple Juif. PL

Pierre Lurçat, Menora.info


1 Dont le combat très médiatisé des « Femmes du Kottel » n’est qu’un exemple parmi tant d’autres.

2 Ben Gourion avait pourtant rencontré Jabotinsky à Londres et conclu un accord avec lui, pour lequel il fut désavoué par son propre camp, épisode relaté dans une pièce de théâtre écrite par A.B. Yehoshua.

3 Le journaliste Shlomo Nakdimon rapporte que lorsque le commandant adjoint de l’armée de l’air se mit en quête de volontaires pour bombarder le navire en haute-mer, trois pilotes non-juifs refusèrent l’ordre de mission, l’un deux déclarant « Je n’ai pas perdu quatre camarades et volé 10 000 miles pour bombarder des Juifs ». Un autre soldat, Yosef Aksen, vétéran de l’Armée rouge, déclara être prêt à subir la mort pour insubordination, plutôt que de tirer sur des Juifs.

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