Une lettre d’amour pour Tou Beav

Eliezer Ben Yehouda

Sur cette photo, Eliezer ben Yehouda a l’air préoccupé uniquement par la rédaction de son dictionnaire. Il est vrai qu’il y consacrait toute son énergie. Mais il lui fallait en plus aussi lutter contre la médiocrité et la bassesse de certains groupes extrémistes de Jérusalem qui s’opposaient à la modernisation de l’hébreu.

Nous avons tous oublié que la guerre des langues n’a pas été qu’une bataille intellectuelle mais qu’elle a pris parfois des tournures dramatiques.

Les opposants à l’utilisation de l’hébreu, langue des prières, à des fins quotidiennes et triviales ne décoléraient pas face à l’enthousiasme de la jeune génération de pionniers, souvent non-religieux. Ces opposants eurent même recours à de faux témoignages adressés aux Turcs pour discréditer Eliezer Ben Yehouda, témoignages qui auraient pu lui coûter la vie, les Turcs n’étant vraiment pas des tendres.

En 1893, le journal הצבי (Hatzvi) publia un article écrit par le beau-père de Ben Yehouda, Shlomo-Naftali Herz-Yonas, et dont le titre était Les mitsvot ont besoin d’une intention. C’était pendant la semaine de Hanoukah et le beau-père de Ben Yehouda, qui voulait simplement louer l’héroïsme des Makabim, écrivait :

Dans cette génération aussi nous avons besoin d’un nouveau Yehouda Makabi qui sache : לאסוף חיל ללכת קדימה, rassembler une armée pour aller de l’avant.

Comme dans la plupart des langues, en hébreu le mot חיל (‘heil) force, ne s’emploie pas forcément dans un sens militaire. Mais les opposants les plus extrêmes à Ben Yehouda utilisèrent cet article, déclarant aux Turcs qu’il s’agissait ni plus ni moins d’un appel à la révolte armée et plus que ça, que l’expression aller de l’avant devait être comprise comme une volonté de conquête des territoires à l’est, c’est à dire démanteler l’empire et conquérir la Turquie. Rien de moins !

Eliezer et Hemda en 1913

Comme je le disais, les Turcs n’étaient pas des tendres et ne faisaient pas dans la nuance. Ils envoyèrent donc Ben Yehouda en prison sans jugement.

Heureusement Ben Yehouda avait des amis influents qui arrivèrent à convaincre un juge d’autoriser un procès.

La veille du procès, Eliezer écrivit une longue lettre à sa femme Hemda1 dont le nom signifie charmante ou désirable.

Ma Hemda, ma compagne, ma vie, mon âme et esprit.

Demain est le jour du jugement. Mon cœur me dit, mon espérance est forte, que les juges verront par eux-mêmes qu’un vain complot a été ourdi contre moi par mes ennemis, et qu’ils me libéreront.

J’ai l’impression que c’est ma dernière nuit à la prison, demain à cette heure nous serons ensemble à la maison. Comme je vais t’embrasser, ma chère petite, comme je vais t’embrasser ma douce épouse !

Comme la prison m’est douce cette nuit, cette cellule m’est devenue chère tant je pense, à la douceur de nos retrouvailles demain !

Mais, ma chère épouse Hemdati (ma délicieuse), après tout, personne ne sait ce qui naîtra demain. Une légère exception pourrait entraîner une certaine confusion, un petit retard, et cela suffirait à me renvoyer en cellule pendant quelques jours.

Nous devons toujours être prêts à accepter le mal avec courage, ainsi qu’il convient à des personnes telles que nous, à une femme telle que toi.

Et donc, ma douce, malgré tout notre espoir d’être enfin réunis demain à la maison, nous devons nous préparer au pire.

Ne désespérons pas, soyons forts en sachant que c’est à cause de notre travail en faveur de notre peuple que nos ennemis se sont regroupés contre nous et ont ourdi ce complot

Le savoir nous suffit pour tout supporter et tout endurer avec courage et entrain. Et donc, ma chère épouse, sois forte et courageuse. Sache que si tu es calme moi aussi je serai calme. Je sais que si tu surmontes tous ces chagrins et que tu restes en bonne santé, moi aussi je trouverai la force de souffrir pour que nous puissions ensuite être ensemble et j’aurai la force de m’atteler à nouveau à notre grand projet et d’être un précurseur pour le bien de notre peuple.

Je vais t’embrasser ma douce petite et t’embrasse encore.

A leur grande joie, le juge décida alors de libérer Eliezer Ben Yehouda sous caution. Enfin, le 2 mars 1894, l’appel de Ben-Yehuda est jugé à Beyrouth et il est acquitté le 7 mars. Le gouverneur de Jérusalem se fera cependant tirer l’oreille pour autoriser à nouveau la publication du journal incriminé Hatsvi, qui n’aura lieu qu’en 1895.

Ce soir, nous fêterons Tou Beav2. J’aurais dû intégrer à mon article, une chanson d’amour mais nul ne sait si Eliezer Ben Yehouda en écrivait. Mais l’amour qu’ils portaient tous deux à l’hébreu, Hemda et lui, m’a fait me souvenir de celle-ci, intitulée Eliezer Ben Yehouda, et interprétée par Chava Alberstein :

Comme les prophètes qui brûlaient pour Dieu, lui il brûlait pour les verbes, adjectifs et noms

Et sa lampe brûlait encore à sa fenêtre à minuit, il notait dans son dictionnaire le mot fil de fer singulier et pluriel, des jolis mots, des mots qui volent, qui roulent sur la langue,

Eliezer quand iras-tu dormir ? L’hébreu qui a attendu des milliers d’années, peut encore attendre demain.

Eliezer Ben Yehouda, un juif inventif, les mots, les mots et encore des mots, jaillissaient de son cerveau enfiévré.

Si l’hébreu comptait deux mille mots3, Eh bien quoi, Réveillons-nous et prenons l’initiative : fer à repasser, bombe, mobilier !

Du bout de sa plume, d’une écriture rapide, il écrit tout, tout le dictionnaire Ben Yehouda, il rajoute encore des mots, les crée, sa plume rapide ne se repose pas…

Et la langue a grandi et ne s’est pas reconnue dans le miroir, ne s’est pas reconnue à l’arrivée de l’aube

Un fils lui naquit, et l’homme dit ainsi : Je l’appellerai Itamar Ben Yehuda, mon fils aîné,

Depuis son enfance depuis le jour de sa Brit Mila jusqu’à sa mort, Itamar Ben Avi4 s’attacha à l’hébreu, et il guerroya contre les langues étrangères,

Itamar était un bel homme, grand comme un palmier et de beau visage et la langue qu’il parlait était une langue ancienne, Itamar Ben Avi, son père était prophète, un homme selon mon cœur

Hemda et Eliezer Ben Yehouda aura 6 enfants, dont 4 survivront. Parmi ses descendants se trouve le journaliste et critique culinaire Gil Hovav5.

À bientôt, HB♦

HannahBoker Tov Yerushalayim


1 Hemda ben Yehouda (1873-1951) était extrêmement douée : elle réussit une carrière de journaliste et d’écrivain tout en étant d’une grande aide pour son mari, qui lui était obnubilé par son dictionnaire.
Pour l’anecdote : En 1891, sa sœur aînée Déborah, la première épouse d’Eliezer Ben-Yehuda et mère d’Itamar, meurt de la tuberculose à Jérusalem. Quelques semaines plus tard seulement, Ben-Yehuda s’empressa de la demander en mariage, affirmant que c’était le souhait de Déborah avant sa mort. Hemda passa outre les craintes de son père qui craignait à la fois la différence d’âge de quinze ans entre les deux mais aussi la tuberculose dont souffrait Eliezer, maladie qui avait déjà causé la mort de sa fille aînée.
Le nom de ‘Hemda est intéressant car il est aussi l’un des noms donné à Eretz Israel, pays de délices :
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2021/01/28/une-terre-tant-desiree-les-noms-disrael/

2 Tou Beav ou le quinze du mois de Av : la fête des amoureux
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2012/07/29/le-mois-de-av/
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2015/07/31/lettre-damour-davshalom-feinberg/

3 L’hébreu de la Bible : Dans la Bible, il y a environ 7000 entrées lexicales hébraïques (et environ 1500 racines) ainsi qu’environ un millier d’entrées en araméen et de nombreux noms propres de personnes et de lieux.

4 Itamar Ben Yehouda (1882-1943) : il prit le nom de Itamar Ben Avi, Itamar, fils de son père, à la mort de ce dernier. Il est l’auteur d’une livre traduit en français : Le rêve traversé

5 Gil Hovav : https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2014/01/09/les-boulettes-de-la-victoire/

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