Edgar Morin, figure de l’intellectuel médiatique anti-israélien

par Pierre Lurçat,
[3 juin 2026]

Edgar Morin (à droite) manifestant aux côtés de Leila Shahid

Morin et les limites de la « pensée complexe » (I)

Après le concert de louanges démesurées qui ont entouré l’annonce du décès, à l’âge canonique de 104 ans, du philosophe Edgar Morin, je voudrais interroger le paradoxe que représente à mes yeux l’attitude de Morin (né Edgar Nahoum) envers Israël, pays et peuple.

Je me souviens encore avoir lu jadis (c’était en 1989 et j’avais 22 ans) son article intitulé « Les spinosants », dans les colonnes du Monde (à l’époque pro palestinien de tendance OLP, depuis il a viré pro-Hamas…). Invoquant la figure tutélaire du philosophe d’Amsterdam, Morin y expliquait son rejet concomitant de la religion et de l’État d’Israël…

La question paradoxale que pose à mes yeux la figure de Morin peut s’exprimer ainsi :

Peut-on être un « grand intellectuel » et se tromper totalement sur la question d’Israël ?

Cette question n’est pas nouvelle… Elle nous ramène au débat interminable autour de la pensée et de la trajectoire d’un Heidegger, que mon ami Jacques Dewitte – avec d’autres – considère comme un des plus grands philosophes du 20e siècle et qui fut membre du parti nazi. Dans le cas de Morin, le paradoxe est encore plus criant du fait qu’il était Juif.

Pour tenter de répondre à cette question, je voudrais l’aborder ici sous l’angle de la notion problématique d’intellectuel médiatique.

En réaction à l’entretien avec Morin réalisé par Daniel Salvatore Shiffer et republié par Tribune Juive, un lecteur opposait fort justement à la figure de Morin celle de Jacques Ellul.

La comparaison est effectivement intéressante et elle éclaire à mes yeux la différence entre un intellectuel véritable et un « intellectuel médiatique ».

Ellul était un intellectuel dans tout le sens du terme, auteur d’une réflexion originale sur bien des sujets, allant de la technique à la propagande et à la politique, en passant par le christianisme et ses liens avec Israël.

Sur Israël, précisément, l’attitude d’Ellul était diamétralement opposée à celle de Morin. Il était un grand défenseur de notre État et de notre peuple, auquel il a consacré de nombreux articles (qui ont été réunis en un volume publié en 2008 aux éditions Première partie). L’engagement en faveur d’Israël de Jacques Ellul a parfois suscité l’incompréhension de ceux qui appréciaient son œuvre et trouvaient « dérangeant » son engagement pro-israélien, tout aussi mal vu à son époque qu’à la nôtre.

La comparaison entre Ellul et Morin est également intéressante, parce qu’elle met en lumière la position problématique de « l’intellectuel médiatique ». Lorsqu’un intellectuel accepte de se plier au jeu médiatique, à ses règles et à ses pièges, il risque en effet de perdre son bien le plus précieux : l’indépendance d’esprit et la liberté de pensée.

L’oxymore de « l’intellectuel médiatique »

L’expression « intellectuel médiatique » a quelque chose d’un oxymore.

Quoi de commun entre le travail de l’intellectuel, qui doit obéir à sa voix intérieure et à l’impératif de recherche de la vérité, et la « poudre aux yeux » et la simplification permanente, qui caractérisent le monde des médias actuels ?

Dans le cas de Morin, il est évident qu’il a fait preuve d’une constance désolante dans sa détestation d’Israël, mais d’autres exemples montrent qu’on peut être proche d’Israël et se laisser entraîner à prendre des positions anti-israéliennes, uniquement pour « plaire » aux médias et pour cultiver l’image qu’ils donnent de vous.

Le danger des médias, pour l’intellectuel authentique, réside également dans la tendance à l’auto-appréciation et au narcissisme qu’ils développent, à l’opposé de l’exigence de modestie austère, propre au travail de la pensée.

Comment résister à l’excès des louanges et à l’exagération propres aux médias, qui célèbrent la « pensée complexe », tout en pratiquant de manière quotidienne la simplification à outrance ?

Ce paradoxe est d’autant plus flagrant, s’agissant de Morin, qu’il avait écrit une « Introduction à la pensée complexe » (devenu un best-seller) et se targuait d’aider le lecteur à « mieux penser, dans toute sa complexité, le monde moderne et contemporain »…

Quand on se rappelle des nombreux excès de langage de Morin sur le sujet d’Israël, depuis sa dénonciation des « massacres » de Djénine en 2002 et jusqu’au 7-Octobre (où il parlait de la « cruauté » de la riposte israélienne dès le 17 octobre 2023…) on constate que sa « pensée complexe » a été prise en défaut.

À certains égards, l’article publié en 2002 sous le titre « Israël-Palestine : le cancer » (cosigné avec Danièle Sallenave) constituait un « avant-goût » de la vague planétaire de haine antijuive à laquelle on assiste depuis le 7-Octobre. Morin y écrivait, entre autres, que « Les juifs victimes de l’inhumanité montrent une terrible inhumanité », reprenant à son compte le mythe du « juif inhumain » analysé par Pierre-André Taguieff comme un mythe fondateur de l’antisémitisme séculaire.

Cette accusation constitue le cœur de l’inversion accusatoire, propre à l’idéologie antisioniste radicale1.

(À suivre)

Pierre Lurçat, Substack de Pierre

NB J’ai le plaisir d’annoncer la parution prochaine de la nouvelle édition de mon livre Les mythes fondateurs de l’antisionisme contemporain, agrémentée d’une préface inédite de l’historien Pierre-André Taguieff. Les demandes de service de presse doivent être envoyées à editionslelephant@gmail.com

1 Le journaliste Clément Weill-Raynal consacre un chapitre à E. Morin dans son livre La gauche antisémite, une haine qui vient de loin (éd. L’artilleur 2025).


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