Réponse amicale à propos de la liberté, des appartenances et du judaïsme

par Serge Siksik,
[12 juin 2026]

L’article « À propos du sens de la vie » de Michel Bruley (9/6/2026) a suscité chez Serge Siksik la réflexion suivante. (NDLR)

Cher Michel Bruley,

Je me permets de répondre à l’un de vos textes plutôt que de simplement l’approuver ou le commenter brièvement. Je le fais d’autant plus volontiers que votre article, À propos du sens de la vie, a le mérite de provoquer la réflexion.

Le sujet que vous abordez est fondamental. Il touche à la liberté humaine, aux déterminismes, aux appartenances, au sens que chacun donne à son existence. Bref, à quelques-unes des plus anciennes questions de la philosophie.

Je vous remercie donc d’avoir ouvert cette porte.

Mais puisque le débat mérite mieux que des acquiescements polis, permettez-moi de vous dire que je ne partage pas une partie de votre analyse.

Plus précisément, je suis resté perplexe devant l’idée selon laquelle

Les communautés religieuses fourniraient des réponses « clés en main » et assigneraient les individus à des voies toutes tracées dont seuls quelques esprits particulièrement indépendants pourraient s’affranchir.

Cette vision me semble non seulement réductrice à l’égard du judaïsme, mais également éloignée de ce que certains grands penseurs de la liberté ont eux-mêmes tenté de démontrer.

Je vais même formuler les choses plus directement.

En vous lisant, j’ai parfois eu l’impression de rencontrer davantage une critique de certaines formes historiques du christianisme européen qu’une critique du judaïsme.

Car s’il existe une civilisation qui s’est construite sur le refus des réponses simples, c’est probablement la civilisation juive. Le judaïsme ne sacralise pas la réponse ; il sacralise la question.

La première parole adressée à l’homme dans la Torah n’est pas un commandement mais une interrogation : « Ayéka ? »« Où es-tu ? »

Cette question adressée à Adam après la faute continue, d’une certaine manière, de traverser toute l’histoire juive. Où es-tu ? Que fais-tu de ta liberté ? Que fais-tu de ce qui t’a été donné ? Que fais-tu de ton existence ?

Le judaïsme n’a jamais cessé de revenir à cette interrogation.

C’est pourquoi nous éprouvons souvent une certaine difficulté à nous définir comme une simple religion. Nous sommes aussi une mémoire, une culture, une histoire, une civilisation, un peuple, une transmission, et surtout une conversation.

Ouvrez une page de Talmud

Vous n’y trouverez pas un manuel de réponses définitives.

Vous découvrirez un débat ininterrompu qui traverse les siècles.

Des opinions contradictoires y sont conservées avec autant de soin que les conclusions elles-mêmes.

Les désaccords n’y sont pas effacés ; ils sont étudiés. Ils deviennent parfois plus importants que les réponses qu’ils ont produites.

Je connais peu de traditions intellectuelles qui aient poussé aussi loin cette sanctification du débat.

Dès lors, présenter le judaïsme comme un système distribuant des réponses prêtes à l’emploi me paraît difficilement compatible avec sa réalité profonde

Cette divergence me semble d’autant plus importante que vous invoquez indirectement une problématique chère à Nietzsche :

  • Or je ne suis pas certain que Nietzsche lui-même se serait reconnu dans l’opposition implicite entre appartenance et liberté qui traverse votre texte.
  • On réduit souvent Nietzsche à une critique de la religion. C’est une erreur.

Sa véritable cible est ailleurs : l’esprit grégaire, le troupeau, l’homme qui renonce à penser par lui-même, qui se réfugie dans les opinions dominantes et abandonne sa responsabilité intérieure.

Mais le troupeau n’est pas nécessairement religieux.

Il peut être politique, médiatique, universitaire, militant, progressiste, conservateur ou même violemment antireligieux.

L’esprit de troupeau n’est pas une croyance ; c’est une attitude.

Dans Ainsi parlait Zarathoustra, Nietzsche se moque de ceux qui recherchent avant tout le confort, la sécurité intellectuelle et la disparition du risque. Il les appelle les « derniers hommes ». Ces hommes-là ont renoncé à toute grandeur. Ils veulent simplement être tranquilles. Ils ne veulent plus conquérir leur liberté ; ils veulent qu’on leur évite l’effort de la conquérir.

Or ce danger me semble aujourd’hui infiniment plus présent dans certaines formes de conformisme contemporain que dans la tradition juive.
Car le judaïsme ne cesse de rappeler à l’homme qu’il est responsable : responsable de ses choix, de ses actes et du monde…

Maïmonide va même jusqu’à faire du libre arbitre le fondement de toute la morale : sans liberté réelle, explique-t-il, il n’existe ni justice, ni mérite ni faute.

Le Maharal de Prague développe une idée voisine lorsqu’il affirme que la grandeur de l’homme réside précisément dans sa capacité à dépasser les déterminismes naturels.

Quant à Levinas, il renverse entièrement la perspective moderne. Pour lui, la liberté ne consiste pas d’abord à être libéré de toute contrainte. Elle consiste à devenir capable de répondre de l’autre. Être libre, ce n’est pas seulement pouvoir choisir ; c’est être suffisamment grand pour assumer les conséquences de ses choix.

C’est ici que se situe probablement notre divergence principale :

Votre texte semble suggérer que la liberté naît lorsque l’individu parvient à s’affranchir des appartenances qui le façonnent.

Le judaïsme propose une autre lecture.

  • Nous ne naissons jamais libres au sens où nous serions vierges de toute influence.
  • Nous naissons dans une famille, une langue, une histoire, une culture, une époque et une mémoire.

La véritable question n’est donc pas : comment échapper à tout cela ?

La véritable question est : qu’allons-nous faire de tout cela ?

C’est précisément ce qu’enseignait Manitou.

  • L’identité n’est pas une prison ; elle est une matière première.
  • Elle n’est pas une chaîne ; elle est une responsabilité.

Le paradoxe de notre époque est peut-être là.

  • Jamais l’individu occidental ne s’est autant proclamé libre.
  • Jamais il n’a semblé aussi désorienté.
  • Jamais les héritages n’ont été autant contestés, les transmissions autant fragilisées, les appartenances autant déconstruites.

Et pourtant l’angoisse, la solitude et la perte de sens continuent de progresser. Comme si la suppression des racines n’avait pas produit davantage de liberté mais davantage de déracinement.

Je ne crois donc pas que le défi principal soit de nous arracher à nos appartenances.

Je crois qu’il est de les transformer : transformer un héritage en responsabilité, une mémoire en projet, une tradition en source de questionnement plutôt qu’en collection de certitudes.

Sur ce point, je crois que le judaïsme possède quelque chose d’important à dire au monde contemporain :

  • Non pas parce qu’il apporterait des réponses clés en main,
  • mais précisément parce qu’il rappelle depuis plus de trois mille ans que les questions essentielles sont souvent plus fécondes que les réponses rapides.

Merci donc d’avoir suscité cette réflexion. Les débats les plus intéressants ne sont pas ceux où l’un triomphe de l’autre. Ce sont ceux où chacun repart avec davantage de profondeur qu’en arrivant. SS♦

Serge Siksik, MABATIM.INFO


En savoir plus sur MABATIM.INFO

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

Laisser un commentaire. Il sera visible dès sa validation.