« Histoire mouvementée des Smolar » : Et le tour des petits enfants est venu ! (3/3)

Petits enfants.jpgPrécédemment :
Pères, fils et petits-fils (1/3)
Les fils prennent la relève ! (2/3)

Les enfants entre le polonais et le français

Pour clore cette chronique familiale j’ai choisi de m’intéresser aux enfants d’Aleksander Smolar et d’Irena Grosfeld, Piotr et Anna.

Piotr, l’aîné, est né en 1974, quand ses parents venaient de s’installer en France. Anna est cadette de six ans, née quand la famille avait déjà pris ses marques, le père travaillant au CNRS, la mère, son doctorat d’économie réussi, enseignant à l’École d’Économie de Paris.

C’était une période assez difficile. Aleksander, arrivé très meurtri par son « expulsion » de Pologne, était persuadé qu’il ne pourrait plus y retourner. Il pensait alors, avec justesse d’ailleurs, que contrairement à ses idées de jeunesse, le régime communiste ne peut pas être réformé de l’intérieur. Il ne peut que s’effondrer, sous la pression de ses propres contradictions. Pourtant au bout de toutes ces années, il faut constater que toute sa vie a été consacrée à la Pologne, comme d’ailleurs celle de son frère Eugène. Pendant tout ce temps, ses amis d’opposition étaient au centre de ses préoccupations ; pour cette raison, il s’efforçait d’améliorer la vie de ces parias sous le régime communiste, en leur faisant parvenir des colis alimentaires, des vêtements, des médicaments. Dans son magazine Aneks, dont il était le rédacteur en chef, il évoquait surtout les problèmes de la Pologne, de son régime, des possibilités de changements qui semblaient être utopiques pendant plus de vingt ans. Il parvenait même à envoyer des honoraires aux auteurs polonais qu’il publiait et qui, souvent, n’avaient pas la possibilité de gagner leur vie dans le pays même, car leurs textes étaient interdits dans la presse et l’édition officielles. Aleksander et Eugène étaient des porte-paroles infatigables de l’opposition politique de l’Europe de l’Est.

Mais que pouvaient penser ses propres enfants du pays d’où leur famille avait été chassée ? Quelle image avaient-ils des activités du père et de leur oncle ? Il est peu probable qu’ils aient eu une image sympathique, avenante de la Pologne.

Piotr petit, parlait surtout le polonais, qui était la langue principale du foyer familial, fréquenté abondamment par les émigrés et les dissidents. D’après les souvenirs d’Alexandre, il restait souvent auprès des adultes, en écoutant leurs conversations ; ensuite en jouant, il reproduisait, comme un magnétophone, les répliques entendues. Mais plus tard, dès qu’il ira à l’école, cette particularité lui pèsera plutôt. Même son prénom slave, Piotr et non pas Pierre, commençait à lui poser des problèmes. Dans une interview, il a parlé d’un professeur qui n’arrivait pas à les prononcer correctement. Il voulait être comme les autres et même, lorsqu’il devient adolescent, il regrettait de ne pas être baptisé. Tout en étant près proche de ses parents, en les admirant, il ne souhaitait pas avoir toutes ces particularités qui attiraient sur lui le regard des autres. Par contre sa cadette, Anna, eut une attitude toute différente. Enfant, elle refusait la langue familiale qu’elle comprenait pourtant très bien. Ses parents lui parlaient en polonais, elle répondait en français. Mais devenue adulte, elle choisira la Pologne où elle vit pratiquement à plein temps avec son mari et ses enfants et vient en France pour de courtes périodes.

Et la judéité dans tout cela ?

Pris par les problèmes de la Pologne, Aleksander n’a pas su transmettre à Piotr et Anna les rudiments de la culture juive, leur faire comprendre les problèmes très particuliers des Juifs polonais que son père et lui-même incarnaient. Pourtant il était et il reste sensible à l’antisémitisme en Pologne ; en 1986 un double numéro (№41-42) de l’Aneks est consacré à ce thème qui restait toujours brûlant. D’autre part parmi les articles de sa femme, il y en a aussi un certain nombre consacrés à la thématique juive. Par exemple, elle s’était intéressée aux pogromes dans la Russie tsariste. Néanmoins, Aleksander constatait que ses propres connaissances n’étaient pas suffisantes, ses parents voulant faire de lui un Juif polonais, avaient trop privilégié le côté polonais au détriment de la sensibilité juive. Certainement a-t-il un certain attachement pour Israël, mais tout en gardant ses distances.

Le journalisme comme un trait d’union pour les hommes de la famille

Probablement Piotr a choisi sa profession, influencé aussi bien par son père et peut-être encore plus par son oncle, journaliste pendant de longues années à la rédaction polonaise de la BBC. Il était inscrit au Centre de Formation des Journalistes de Paris, en faisant partie de la promotion 1997. Il s’agit d’une école assez cotée, créée en 1946 ; depuis 1994 elle est membre de la Conférence des grandes écoles.

Il est sorti de l’école au moment où des changements très importants étaient en train de se produire dans tout l’Empire ex-soviétique. Tout logiquement, nous le retrouvons à l’époque à Moscou où tout jeune diplômé, il occupera pendant deux ans le poste de coordinateur du Centre franco-russe à la Faculté de journalisme de la capitale russe. À l’époque, il écrivait aussi pour le Figaro et Marianne. Il avait écrit alors un livre bien intéressant Gloubinka[1]où il présentait ses déplacements à travers le pays en crise profonde. Je me souviens que j’avais l’habitude de conseiller à mes élèves de la Prépa HEC ses articles et j’ai mis le livre sur la liste des lectures quasi obligatoires. Son contenu, un peu inégal, correspondait bien au titre. Il comportait une petite dizaine de reportages de différentes régions de la Russie : la Sibérie, l’Extrême-Orient, la région frontalière avec l’Ukraine, le Sud de la Russie … On y voyait des paysans complétement perdus dans cette Russie post-soviétique, des hommes d’affaires arrivistes, en train de piller le pays, un prêtre orthodoxe énergique et optimiste, même des Juifs du Birobidjan… J’ai trouvé que ce livre était très utile pour mes élèves qui voudraient travailler un jour ou l’autre en Russie.

Piotr a quitté son poste en Russie au début des années 2000 et est revenu en France, accompagné d’une épouse russe. Il a un fils, prénommé Danil, il a repris le stratagème de ses propres parents, car il s’agit de la forme russe du prénom Daniel. Il n’a jamais coupé les ponts avec la partie orientale de l’Europe, il revenait de temps en temps dans la région, plutôt d’ailleurs en Ukraine, quand les multiples soubresauts politiques et les rassemblements populaires sur le Maïdan faisaient accourir à Kiev de nombreux journalistes de la presse mondiale. Parfois, comme lassé par ce monde slave, il changeait brusquement le thème de ses reportages, par exemple en 2007, quand il a écrit un long texte, intitulé Phnom Phen, nuits rouges sur l’ambassade, qui parlait de la remise par des diplomates français aux Khmers rouges des hauts dignitaires du régime et de l’interminable procès intenté par les familles. Grâce à ce texte il est devenu le lauréat du Prix International de l’Enquête.

Depuis 2007, Piotr Smolar travaille au Monde et en 2014 il est devenu le correspondant permanent de ce journal en Israël. Ses articles provoquaient pendant cette période beaucoup de réactions, très mitigées, critiques, voire hostiles. Il me semble qu’il manque curieusement d’empathie envers la dure réalité israélienne et réserve trop facilement sa sympathie aux Palestiniens, sans se poser de questions précises sur le bien – fondé d’une telle approche.

Anna sous les feux de la rampe

Par contre, le parcours de sa sœur Anna peut être vu comme un exemple d’une recherche des racines originale et réussie. Son refus du monde polonais qui régnait à la maison était normal pour une adolescente qui souhaitait exprimer ses propres aspirations. D’autre part le monde juif lui était absolument étranger. Or si ses parents s’intéressaient à la politique, à la sociologie, à l’économie, Anna est une vraie littéraire, elle est diplômée de la Faculté de Lettres de la Sorbonne.

Toute jeune, elle était déjà passionnée par le théâtre et voulait devenir metteur en scène. Elle a suivi aussi des études théâtrales, mais sera formée surtout sur le tas, grâce à un professeur exceptionnel dans la personne d’Andrzej Seweryn[2], le grand acteur polonais qui s’était réfugié en France après la proclamation de l’état de guerre en Pologne en 1981. Andrzej Seweryn a adhéré parmi les premiers au syndicat Solidarność, il venait voir souvent Alexander Smolar pour parler des problèmes de l’opposition polonaise. Ils étaient unis dans leur souhait d’aider ceux qui sont restés derrière « le rideau de fer ». Évidemment, Anna voyait en lui surtout le grand acteur qu’elle pouvait admirer à la Comédie Française où Seweryn rentra en 1993 pour en devenir sociétaire deux ans plus tard.

Ensuite au début des années 2000, Anna a fondé sa propre troupe, qui s’appelait La Compagnie Gochka et qui a changé de nom en 2005, en devenant Pourvu qu’on ait l’ivresse. Elle présentait aussi bien des spectacles classiques comme L’île des esclaves de Marivaux que contemporains comme Les larmes amères de Petra von Kant de Fassbinder. Elle aimait et aime toujours monter les spectacles pour enfants.

Pourtant Anna, qui refusait le polonais lorsqu’elle était toute jeune, a décidé en 2004 d’aller travailler en Pologne et ce départ s’avère d’être une très belle réussite. Très rapidement elle s’impose parmi les jeunes metteurs en scène polonais comme une personnalité très prometteuse. Ses mises en scène sont très variées, nous trouvons aussi bien les auteurs français classiques comme Paul Claudel ou Albert Camus à côté d’auteurs polonais contemporains comme Jaroslaw Abramow-Newerly[3].

Son père avouait qu’il n’a pas assez transmis les traditions juives à ses enfants. Or Anna est en train de reconquérir peu à peu cet héritage. Je pourrais donner trois exemples plus qu’éloquents. Pour commencer, elle s’était intéressée au Dibbouk, le drame de Shalom Anski, écrit d’abord en russe, réécrit en yiddish sur les conseils de Constantin Stanislavski et présenté à Vilno en 1917. Il s’agit peut-être de la pièce la plus connue du répertoire du théâtre juif classique. Anna Smolar l’a montée en 2015. Pour ce spectacle, elle a reçu le prix du magazine Polityka, parmi les plus prestigieux en Pologne.

Mais elle travaille aussi le thème de la place des Juifs et de leur culture dans la Pologne et le monde contemporain. Le spectacle, intitulé Les acteurs du théâtre yiddish[4] sur le texte d’un jeune auteur Michal Buszewicz, présente six acteurs, membres de la troupe actuelle du Théâtre Yiddish de Varsovie. Certains sont juifs, d’autres ne le sont pas. Ils se posent beaucoup de questions sur leur place dans ce théâtre car ils présentent presque malgré eux, un monde disparu, annihilé et pourtant ils sont devenus un lien avec lui. Ces multiples interrogations forment le corps du spectacle. Ces acteurs travaillent dans un endroit très important pour l’ensemble du monde juif, car ce théâtre porte les noms de célèbres actrices Esther-Rokhl Kaminska[5] et de sa fille Ida. Aujourd’hui il a perdu beaucoup de son lustre d’autrefois et pourtant il reste un symbole de la riche culture juive. Le spectacle permet de poser la question : Qui sont-ils, ces Juifs polonais ? Voire d’une manière plus large que veut dire être Juif dans le monde contemporain ?

Enfin l’année derrière, en 2018, Anna Smolar a monté une pièce intitulée Quelques mots étrangers en polonais, écrit par le même auteur et dédiée précisément à la génération de ses parents, c’est-à-dire à ces Juifs qui ont été obligés de quitter la Pologne en mars 1968. Depuis, cinquante ans sont passés, mais la génération suivante, celle d’Anna, qui a eu subi, en quelque sorte, ce mars 1968 indirectement, se pose beaucoup de questions. Elle n’était pas encore née, elle a vu le jour et grandi en France et pourtant ces événements étaient importants pour sa vie. Le spectacle parle beaucoup plus de ces enfants, nés en dehors de la Pologne, que des parents, nés en Pologne et qui étaient blessés à jamais par cette période. Dans son spectacle, Anna Smolar pose des questions : Qui sont-ils les enfants de ces « réfugiés de mars » ? Que savent les jeunes de cette période ? Quel héritage ont-ils reçu ? Pourquoi les échanges avec les parents étaient-ils si durs à établir ? Grâce à ce spectacle elle a beaucoup appris, aussi bien sur elle-même que sur sa famille, certainement elle a mieux compris ses parents.

Ainsi Anna Smolar utilise le théâtre pour reconquérir son passé personnel et celui d’une génération oubliée. Elle a eu le courage qui a tant manqué à son frère. AS♦

Ada ShlaenAda Shlaen, MABATIM.INFO

[1] On pourrait traduire par La Russie profonde, 2002
[2] Andrzej Seweryn, né en 1946, poursuit une brillante carrière en Pologne et en France. Il jouait aussi bien au théâtre qu’au cinéma, où il était parmi les acteurs préférés d’Andrzej Wajda.
[3] Il s’agit du fils d’Igor Newerly, qui était le secrétaire et le collaborateur fidèle de Janusz Korczak.
[4] On peut regarder ce spectacle (il est en polonais et partiellement en yiddish) grâce au lien : https://ninateka.pl/film/aktorzy-zydowscy-anna-smolar
[5] On l’appelait « la grand-mère du théâtre juif ».

Un commentaire

  1. La famille égarée a tout jamais pour le peuple Juif.Nous continuons a défendre les causes qui ne nous concernent pas directement ,y compris c elles de nos ennemis .
    En Israël ,aussi ,nous avons « nos Juifs » qui agissent de la sorte ,ils sont les suiveurs de Piotr journaliste au Monde .

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