Seuls dans l’arche ? Refonder le monde après le Coronavirus (I)

Aube.jpgRéflexions sur la dimension philosophique de la crise actuelle (I)

La terre, comme Arche originelle, ne se meut pas
E. Husserl
Il y a un monde en face de nous, un monde plus vaste que la parole
Y. Bonnefoy

Chaque grande crise est l’occasion d’une réflexion renouvelée sur les questions premières, trop souvent oubliées dans le train quotidien des affaires du monde. Elle est aussi, comme l’avait pressenti le rabbin Avraham I. H. Kook, pendant le cataclysme de la Première Guerre mondiale, la possibilité de faire émerger un monde nouveau. (“Le désastre actuel prépare un profond renouvellement”, écrivait-il alors)[1]. Dans la profusion de réflexions suscitées par la crise actuelle du Coronavirus, qui ébranle les “fondements de la terre”, nous voudrions esquisser le chemin d’une pensée qui envisage celle-ci non pas seulement comme une crise sanitaire, économique ou politique, mais aussi comme une crise touchant au rapport de l’homme au monde.

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“ואין פוקד את הר הבית” : le Mont du Temple vide en raison du Coronavirus 

Car c’est bien de cela qu’il est question, lorsque des milliards d’êtres humains sont confinés en même temps, dans l’espace réduit de leur habitation, et amenés – chacun à sa manière et avec ses propres outils de pensée – à s’interroger sur sa relation à la vie, au monde et à la terre commune. Or c’est précisément cette évidence qui semble aujourd’hui se dérober à nous : avons-nous encore une terre, ou plus encore un monde commun ? Et avec quel langage commun pouvons-nous encore appréhender ce monde et dire ce que chacun ressent confusément, dans une langue qui soit compréhensible de tous ? C’est sous la double égide d’un poète et d’un philosophe que ces réflexions sont placées : parce que ce sont eux qui sont sans doute, de notre point de vue, les plus à mêmes de nous permettre de réfléchir aux enjeux d’une crise qui affecte notre rapport au monde, plus que les économistes et les scientifiques, auxquels les médias donnent généreusement la parole.

Le texte du philosophe Edmund Husserl, “la terre ne se meut pas”, est à la fois célèbre et rarement étudié. Rédigé en 1934, donc après l’arrivée au pouvoir des nazis, il s’agit d’un brouillon écrit en l’espace de trois jours par le philosophe, sous-titré “Renversement de la doctrine copernicienne dans l’interprétation de la vision habituelle du monde. L’arche originelle (Urarche) Terre ne se meut pas”. Comme l’observe Eric Marty, dans son commentaire de ce texte, le mot arche n’a pas été choisi au hasard par Husserl, philosophe d’origine juive : “Il faut l’entendre dans sa littéralité, dans son origine judaïque, qui nous plonge dans la Genèse, dans l’aventure de Noé et de la refondation de l’humanité qui succède au Déluge[2].

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Edmund Husserl, 1921

Eric Marty rapproche le texte de Husserl d’un fragment de la préface de Les plaisirs et les jours, dans lequel Proust évoque lui aussi l’arche de Noé : “Quand j’étais tout enfant, le sort d’aucun personnage de l’histoire sainte ne me semblait aussi misérable que celui de Noé, à cause du déluge qui le tint enfermé dans l’arche pendant quarante jours. Plus tard, je fus souvent malade, et pendant de longs jours je sus rester dans l’arche. Je compris alors que jamais Noé ne put si bien voir le monde que de l’arche, malgré qu’elle fût close et qu’il fît nuit sur terre”. Ces mots de Proust, écrits en 1894, résonnent avec une acuité particulière aujourd’hui, pour tous ceux qui doivent aussi “rester dans l’arche”, confinés entre les murs étroits de leur domicile.

Ce n’est pas un hasard si le philosophe autrichien, converti au protestantisme, tout comme l’écrivain français – tous deux d’origine juive – ont choisi la notion biblique d’arche, pour exprimer le fondement inamovible de notre présence au monde. La phénoménologie de Husserl peut être définie comme une tentative de revenir au monde des choses, au monde réel, “monde d’objets usuels et de valeurs”[3], à contre-courant de la philosophie occidentale qui a depuis plusieurs siècles pris le parti d’un monde idéal, fait d’objets mathématiques, en confondant la description mathématique du monde et sa réalité concrète. Or, si l’arche ne se meut pas, selon Husserl, c’est peut-être pour nous dire que le savoir scientifique, qui décrit le mouvement des planètes, nous parle d’un monde dans lequel l’existence de l’homme n’est qu’un élément accessoire, et quasiment négligeable. Comme l’écrit le physicien François Lurçat, “Du point de vue cosmocentrique, l’importance de nos actions est très relative. Dans la vision anthropocentrique de Jérusalem, au contraire, chacune de nos actions compte[4].

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“Plus tard je fus souvent malade…” Proust adolescent

Selon la première conception, qui est celle d’Aristote et de la pensée grecque en général, il n’y a aucune différence entre les conséquences d’un “grand vent qui dépouille les feuilles des arbres, fait tomber les murs des maisons et noie en mer un navire avec ses voyageurs ». En effet, comme l’explique Maïmonide, Aristote n’établit en fait aucune distinction entre “la mort d’une fourmi écrasée par un bœuf et celle d’hommes ensevelis pendant la prière dans une maison qui s’écroule[5]. Dans la conception anthropocentrique hébraïque, au contraire, l’homme a une valeur éminente, car il est créé “à l’image de Dieu” (BeTselem Élohim) et comme dit le Talmud, “celui qui sauve un homme sauve l’humanité tout entière”. Qui ne peut saisir aujourd’hui le gouffre entre ces deux conceptions du monde opposées, alors que chaque être humain voit sa vie menacée à chaque instant ?

L’homme au centre de l’univers – pour une écologie juive véritable

La crise actuelle, qui affecte chacun de nos actes quotidiens les plus élémentaires, n’est-elle pas ainsi une “revanche” inattendue de la vieille pensée anthropocentrique de Jérusalem sur la vision cosmocentrique, issue des Grecs et de la science moderne, dont le triomphe a été annoncé trop hâtivement ? N’est-il pas urgent dès lors de proclamer de nouveau la centralité de l’homme dans le monde, en lui rendant sa dignité éminente, au lieu de prétendre “sauver la terre” ou la “diversité” animale ou végétale (soucis tout à fait légitimes, mais qui ne peuvent passer avant celui de l’être humain) ? En réalité, les grandes manifestations récentes pour “sauver la Terre” n’attestent nullement d’une conscience véritable du monde, fondée sur une juste reconnaissance de la place (et des devoirs) de l’être humain, mais bien plutôt d’une nouvelle illusion cosmocentrique, dans laquelle l’homme est décrit comme l’ennemi du reste de la création.

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Michel-Ange : la création d’Adam

La mouvance écologiste actuelle, inspirée dans ses manifestations les plus radicales par le courant de la “Deep ecology”, n’entend nullement préserver la terre pour le bien de l’homme (comme dans le récit biblique du Déluge), mais au contraire permettre à la terre de survivre à la disparition annoncée (ou même souhaitée !) de l’espèce humaine, considérée comme nuisible et préjudiciable[6] ! “Le monde est empli d’idées juives devenues folles”, pourrait-on dire en paraphrasant le mot fameux de Chesterton. Ainsi, l’idée juive de sauver (ou de réparer) le monde, le fameux Tikkoun Olam, a été détournée de son sens originel et utilisée pour justifier toutes sortes de causes, plus éloignées les unes que les autres de l’esprit et de la lettre de la tradition hébraïque[7]. Une écologie authentiquement inspirée par la tradition hébraïque doit se fonder sur la place centrale de l’homme dans l’univers, et non sur sa négation, car la prétention de sauver le monde contre l’homme participe de la “perte du monde” et non de sa rédemption. PL

(À suivre…)

Pierre LurçatPierre Lurçat, MABATIM.INFO

[1] Cité par I. Ben Shlomo, Introduction à la pensée du rav Kook, Cerf, p. 15.
[2] E. Marty, La terre comme arche, repris dans Bref séjour à Jérusalem, Gallimard 2002.
[3] E. Lévinas, Théorie de l’intuition dans la phénoménologie de Husserl, Vrin 1984, p. 34.
[4] François Lurçat, La science suicidaire, p. 273.
[5] Rapporté par Jacob Gordin, “Actualité de Maïmonide”, dans Écrits, Albin Michel 1995. J’ai abordé ce sujet dans une série d’articles consacrés à Yuval Harari, et notamment ici.
[6] Voir notamment Luc Ferry, Le nouvel ordre écologique, Grasset 1992 et Drieu Godefiri, L’écologisme, nouveau totalitarisme, Texquis 2019.
[7] Voir, sur ce sujet important, le livre de Jonathan Neumann, To heal the World?

5 commentaires

  1. Merci de cette réflexion philosophique, qui éclaire ma pensée, bien que je sois obligée d’avouer que c’est un brin ardu pour moi.

    Pour les écrits théologiques, c’est différent, L’Ancien Testament n’est pas incréé mais inspiré. Donc écrit par des hommes. Cependant même si je pense que ceux-ci ont pu écrire, inspiré par D.ieu, je crois aussi qu’ils ont pu écrire de leur expérience pour instituer une morale. Partant des « dix commandements ».
    Ce qui pourrait faire croire que je n’ai pas la même Foi dans les écrits théologiques, qu’est forte ma Foi en D.ieu. Si c’est en partie vrai, néanmoins, pour ce que j’en connais de la théologie juive, pour ce qu’il y a dans ses écritures…de jour, en jour, d’année en année, les évènements qui arrivent m’y font adhérer toujours davantage.

    C’est pourquoi je pense que si les hommes en prenaient compte, ils réaliseraient que bien des évènements sont prédits et arrivent tels qu’ils sont racontés dans la bible. Pas vraiment difficile de faire les rapprochements symboliques…Et c’est bien plus tangible et facile à croire que l’on ne croit aux prédictions de Nostradamus. Il suffit d’être de bonne foi. De ne pas rejeter ce qui pourrait être pris pour des avertissements, simplement par excès de pragmatisme ou bien haine de ceux qui ont voulu nous alerter.

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