Aleksander Ford, Consécration et déclin (2/2)

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« Aleksander Ford, Genèse d’un cinéaste (1/2) »

Premier film tourné en hébreu !

Grâce au succès de la Légion de la rue, Aleksander Ford obtint une nouvelle commande, assez inattendue : on lui proposa de se rendre en Palestine pour tourner un film qui présenterait le pays aux jeunes Juifs polonais pour les inciter à rejoindre la terre de leurs ancêtres. Les commanditaires étaient précisément séduits par ses documentaires et par son approche sociale des sujets ; Ford accepta, attiré probablement par l’exotisme et la nouveauté du sujet. Il partit avec sa femme qui participer activement au travail, en devenant la scénariste du film Sabra tourné en 1933. Évidemment à l’époque il y avait déjà un certain nombre de films tournés en Palestine, mais il s’agissait surtout de documentaires. Ford va innover : son film sera parlant et il s’agit du premier film, tourné en hébreu. Il présente les problèmes d’une communauté agricole, confrontée aux difficultés climatiques, surtout à la sécheresse qui freine le travail de la terre et qui affronte les relations très difficiles avec la population arabe. Les principaux rôles étaient tenus par les acteurs du théâtre Habima[1] de Tel-Aviv, dont la grande actrice Hanna Robina.

« N’achète pas chez des Juifs ! »

Malgré de nouvelles propositions, Ford ne se voyait pas travailler en Palestine de manière permanente. Au bout d’un an il revint en Pologne où la situation était devenue encore plus difficile pour des Juifs. Il avait des projets, des nouveaux scénarios, comme celui dédié à Marie Curie-Skłodowska, morte en 1934, pensant que dans sa patrie, il n’aurait pas trop de problèmes pour trouver des producteurs intéressés. Mais il s’était trompé, la personnalité de la double lauréate du prix Nobel n’inspirait personne. Parmi les professionnels du cinéma, il passait pour un homme au caractère difficile qui ne cachait pas par ailleurs ses liens avec le parti communiste ; bref il avait du mal à trouver des financements.

Il faut savoir que durant ces dernières années de paix, surtout depuis la mort du maréchal Piłsudski (1935), l’antisémitisme était devenu encore plus virulent dans toutes les couches de la société polonaise. Le slogan « N’achète pas chez des Juifs ! » apparaissait partout, dans les universités les bancs-ghetto[2] étaient devenus un fait tout à fait courant, dans des journaux les plus populaires on blâmait les colonies de vacances qui réunissaient des enfants juifs et chrétiens, dans la rue bien huppée Nowy świat, une annonce apparut à l’entrée d’un élégant café : « Établissement aryen », les membres du gouvernement souhaitaient publiquement le départ massif des Juifs vers Madagascar[3].

C’est dans cette atmosphère pesante qu’Aleksander Ford réalisera un film qui provoqua une vraie crise gouvernementale à cause de l’ingérence du Ministère de l’Intérieur. Son unique film en yiddish, considéré par lui-même comme le meilleur de sa production d’avant la guerre s’appelait Mir kumen on[4] (Nous arrivons) et par un concours heureux de circonstances des copies furent sauvegardées et retrouvées assez récemment.

Ce film de fiction, mais avec une forte connotation documentaire, présente le sanatorium Vladimir Medem[5], situé à proximité de Varsovie, à Miedzeszyn. Il a été financé par l’Union générale des travailleurs juifs (le Bund) qui par ce moyen souhaitait s’adresser à la diaspora juive d’Europe occidentale et des États-Unis, en cherchant des fonds pour ses organisations caritatives. Cet établissement a été ouvert en 1926 et on y appliquait des méthodes pédagogiques et médicales novatrices, inspirées par Janusz Korczak. À cet endroit, on organisait des séjours d’enfants juifs des quartiers pauvres où la tuberculose était à l’époque un vrai fléau. Pendant le tournage, en signe de solidarité, le sanatorium accueillit un groupe d’enfants de mineurs polonais qui menaient alors une grève très dure et ce thème joue un rôle important dans le scénario ; les interdictions ultérieures seront d’ailleurs en partie basées sur ce prétexte.

Aleksander Ford voulait surtout présenter cette « république des enfants », gérée par toute la communauté, les enfants et les adultes. Il insistait sur l’importance de la nature, car les enfants participaient aux travaux de jardinage et aux soins des animaux. La musique y tenait une place primordiale, d’où de nombreuses chansons qui rendent le film très agréable à regarder, surtout dans la dernière partie où nous voyons un vrai spectacle musical.

Or, Mir kumen on n’a pas reçu le visa d’exploitation, par conséquent ces projections ont été interdites. D’après le Ministère de l’Intérieur il divulguait la propagande communiste et on incriminait, dans plusieurs scènes, la présence d’enfants de mineurs en grève, qui n’étaient même pas Juifs. En Pologne le film fut montré pendant quelques séances clandestines, mais plusieurs copies purent être envoyées en Europe occidentale et aux États-Unis. Il fut diffusé en France et en Belgique, une séance publique eut lieu en mars 1938 à la salle Pleyel en présence de Luis Buñuel qui admirait beaucoup l’œuvre de son confrère polonais. Malheureusement, le sanatorium de Miedzeszyn qui devait être un havre de paix connut un destin tragique. Il continua d’abriter des jeunes jusqu’à l’été 1942. Le 22 août 1942 les pensionnaires et le personnel présents sur place ont été déportés à Treblinka…

Le quatrième partage de la Pologne

La catastrophe pour la population juive de Pologne était déjà inscrite en filigrane dans le pacte Ribbentrop-Molotov dès sa signature à la fin août 1939. Il annonçait l’imminence de la guerre et le maire de Varsovie, Stefan Starzyński appela alors les habitants à creuser des tranchées antiaériennes ; Aleksander Ford qui n’était pas mobilisé, participa à ces travaux, probablement bien conscient de la situation cruciale du pays au bord du gouffre.

Le vendredi 1ᵉʳ septembre, l’armée allemande attaqua la Pologne, Varsovie subit les premiers bombardements qui annoncèrent un long siège. Le mercredi 6 septembre, le maréchal Rydz-śmigły, commandant en chef des forces polonaises, demanda à tous les hommes de la capitale qui n’étaient pas encore mobilisés, de quitter la ville et de se diriger vers l’est où des unités militaires devaient être organisées ; des milliers suivront cet ordre, dont Aleksander Ford.

À vrai dire, l’armée polonaise était déjà défaite, un nombre important de militaires pourra quand même quitter le territoire du pays par la frontière avec la Roumanie ; ils iront encore combattre en France, en Grande-Bretagne, en Afrique, en Italie… Mais les prisonniers seront aussi nombreux, près d’un million ; suivant l’endroit où ils se trouvaient, ils seront emprisonnés, soit par les Allemands, soit par les Soviétiques occuperont les territoires orientaux de la Pologne le 17 septembre 1939.

À partir de ce moment, en analysant le destin d’un homme, en l’occurrence Aleksander Ford, nous pouvons voir l’influence de l’histoire universelle sur le destin individuel. Il ne fera pas partie des 200 000 militaires polonais capturés par l’armée soviétique et qui bientôt seront emprisonnés dans les camps du Goulag ; des milliers y trouveront la mort, comme les suppliciés de Katyń[6]. Il a pu éviter la captivité, profitant du désordre qui régnait sur les territoires orientaux de la Pologne et se retrouva tout d’abord à Białystok où sa femme put le rejoindre, grâce à la porosité des frontières encore mal définies, et travailla ensuite pendant quelques mois dans les studios de Minsk en Biélorussie.

Le 22 juin 1941 débuta l’invasion de l’Union Soviétique par l’armée nazie, connue sous le cryptonyme de « opération Barbarossa ». Pendant les premières semaines de la guerre, les Allemands progressèrent très vite vers l’intérieur du pays, provoquant la fuite de millions de citoyens soviétiques vers la Sibérie et les républiques d’Asie Centrale. Aleksander Ford et sa femme se retrouveront à Tachkent, la capitale de l’Ouzbékistan où il trouvera du travail dans des studios qui y étaient évacués de Moscou ou de Leningrad.

Après l’attaque allemande, la politique étrangère du gouvernement soviétique changea notablement. L’Armée rouge reculait sur tous les fronts et Staline décida de renouer des contacts avec les adversaires de l’Allemagne nazie, en premier lieu avec les Britanniques, alors les seuls à résister. Winston Churchill et surtout Anthony Eden, responsable du Foreign Office, conseilla au général Sikorski, chef du gouvernement polonais en exil, réfugié à Londres, de rétablir les relations diplomatiques avec l’Union Soviétique. Effectivement un accord fut signé le 30 juillet 1941, confirmé par une alliance militaire du 14 août 1941. Ces actions diplomatiques changèrent le destin de dizaines de milliers de prisonniers polonais qui furent libérés grâce à une « amnistie » proclamée le 12 août 1941. Dans la foulée, on décida de former plusieurs divisions polonaises, en plaçant à leur tête le général Anders[7], le plus haut gradé polonais qui se trouvait sur le territoire de l’URSS et qui parlait couramment le russe, car vu son âge (49 ans à l’époque) il avait eu le temps d’intégrer avant la révolution d’octobre, l’Académie de l’État-major à Saint-Pétersbourg. Il fut libéré de la prison de Loubianka où il se trouvait depuis 21 mois. Dans la cellule voisine se trouvait le poète Broniewski, qui bien que communiste, avait été arrêté par le NKVD en janvier 1940.

Mais dès le début, les relations furent exécrables entre les Soviétiques et Władysław Anders qui considérait, avec raison, qu’ils ne lui communiquaient pas d’informations fiables sur le sort des milliers d’officiers polonais disparus. À l’époque, le massacre de Katyń n’était pas encore connu, mais le général Anders était convaincu de la mauvaise foi de Staline et de son entourage. Ne voulant pas combattre aux côtés de l’Armée rouge, il aurait voulu transférer ses troupes au Moyen-Orient pour y rejoindre les Britanniques qui affrontaient le général Rommel et son Afrikakorps. Il atteindra son but et près de 115 000 personnes, militaires, civils, voire des enfants, quittèrent le territoire soviétique en 1942. Ils passèrent par l’Iran et l’Irak pour arriver en Palestine afin de préparer leur jonction avec les alliés. Pendant le cantonnement à Gaza, 3000 soldats juifs déserteront avec l’accord de leurs supérieurs afin de rejoindre les mouvements sionistes comme la Haganah ou l’Irgoun ; l’un d’eux était Menahem Begin…

Après le départ de l’armée Anders, les Soviétiques souhaitaient toujours former une armée polonaise, mais qui devait leur être parfaitement fidèle. Il est indéniable que Staline voyait déjà la plupart des pays de l’Est de l’Europe rejoindre le camp communiste et il prévoyait de former ainsi le noyau dur de la future armée de la Pologne communiste. Le colonel Zygmunt Berling, qui avait refusé de quitter l’Union Soviétique avec l’Armée Anders, (cet acte était d’ailleurs qualifié de désertion par Anders) fut promu général et placé à la tête de la première division d’infanterie Tadeusz Kościuszko qui combattit fidèlement jusqu’à la fin de la guerre à côté de l’Armée rouge.

Nous savons que durant la seconde guerre la propagande jouait un rôle primordial ; les Soviétiques utilisaient les meilleurs écrivains, journalistes, metteurs en scène et cameramen, les Anglais et les Américains feront de même. Le moment venu, les Polonais formeront des équipes de cinéma avec de très bons professionnels. Ainsi, dans l’équipe qui allait accompagner l’Armée Anders, nous trouvons Michał Waszyński, (l’auteur du fameux Dibbouk !), tandis que dans l’armée communiste il y avait Aleksander Ford, promu colonel et qui allait diriger le groupe composé au début de quatre personnes qui seront le noyau créateur de la cinématographie polonaise après la guerre.

Le retour en Pologne

Aleksander Ford reviendra en Pologne en 1944, après 5 ans d’absence, période pendant laquelle il réalisait surtout des films de propagande, pour habituer les soldats à l’idée qu’ils devront vivre dans un pays fortement lié à l’Union Soviétique. Son équipe était d’ailleurs réputée pour son courage ou son inconscience, en allant filmer tout près de l’ennemi. Il semblait à l’époque que Ford était entièrement d’accord avec les communistes et cette position explique les inimitiés qui allaient l’entourer des années durant dans la Pologne où une bonne partie de la population était hostile à l’équipe dirigeante.

Le 21 juillet 1944 les unités militaires soviétiques, dirigées par le maréchal Rokossovski et la division polonaise Tadeusz Kościuszko sous le commandement du général Berling, libèrent la première grande ville polonaise, Lublin, une ville où avant la guerre la population juive, installée depuis plusieurs siècles, était très nombreuse et prospère. Ce moment verra un accueil populaire très chaleureux, mais les équipes cinématographiques n’auront pas eu le temps d’en profiter. Comme pratiquement en même temps les militaires avaient découvert le camp de Majdanek, qui se trouvait à proximité de Lublin, les équipes cinématographiques, tant soviétique avec le cameraman Roman Karmen[8], que polonaise d’Aleksander Ford, reçurent l’ordre de se diriger vers le camp… Les Allemands n’auront pas le temps d’effacer toutes les traces de leurs crimes, dans les fours crématoires il y avait encore des corps en train de brûler, les soldats trouvèrent des baraquements avec des montagnes de documents, de vêtements, de chaussures, de jouets… D’après les témoignages de son opérateur Stanislaw Wohl, le metteur en scène erra un bon moment à travers le camp, complètement abasourdi, comme s’il ne pouvait pas en croire ses yeux, ensuite il donna l’ordre à l’équipe technique : « filmez-moi tout ça » et il quitta Majdanek.

De ce choc est né le film « Majdanek – cimetière de l’Europe », qui dure une vingtaine de minutes ; c’était le tout premier témoignage cinématographique de l’Holocauste, sans que ce mot soit prononcé dans le film ; d’ailleurs à l’époque on n’utilisait pas encore les mots Shoah, ni Holocauste, on ne savait pas encore nommer l’innommable.

Les années fastes

Aleksander Ford passera les vingt-cinq années suivantes en Pologne, en recréant la cinématographie polonaise. Mais trop souvent il se trouvera mêlé aux conflits politiques, au détriment de son propre travail. Pendant cette période il tourna six films, parfois dans des conditions difficiles. Ses opinions communistes qu’il ne cachait pas, ses origines juives et surtout l’antisémitisme qui n’avait pas disparu et qui allait se renforcer au fil des ans ne lui facilitaient pas la vie.Il voyait ou plutôt sentait le poids du régime totalitaire peser sur les artistes. Il lui arrivait d’abandonner un projet prometteur, car il craignait la pression de la censure. L’un de ses films le Huitième jour de la semaine, réalisé en 1958, fut interdit et ne sortit qu’en 1983, après sa mort. Non sans raison, il disait : « Personne ne me pardonnera un mauvais film, cela passera chez les autres, moi je ne peux pas me le permettre. » Son ancien étudiant, Andrzej Wajda, probablement le metteur en scène polonais, le plus connu et le plus primé, trouvait que par sa personnalité Ford dépassait son entourage. Comme il ne cherchait pas de compromis, il provoquait une hostilité générale qui s’exprimait souvent par des remarques antisémites. Néanmoins, ses films représentaient souvent la Pologne à l’étranger, y obtenant des prix aux festivals les plus prestigieux comme Cannes ou Venise. Parmi ses films d’après-guerre je voudrais m’arrêter sur deux titres : La vérité n’a pas de frontière (1948)et Les chevaliers teutoniques (1960).

La vérité n’a pas de frontière (1948)

Ce premier film présente la vie des enfants polonais et juifs d’un immeuble de Varsovie entre 1939 et 1943, jusqu’à l’insurrection du ghetto. Ce bâtiment était devenu un microcosme de la société polonaise pendant l’occupation, quand la majeure partie de ses habitants ne cacha plus son antisémitisme, au contraire elle put l’exhiber à tout moment et même en tirer profit. Le metteur en scène choisit de montrer le monde des adultes à travers les yeux des enfants. Ford commença à écrire son scénario en 1946, il s’était fait aider par Rachel Auerbach[9], un membre très actif du réseau, Oneg Shabbat d’Emanuel Ringelblum et qui connaissait parfaitement la vie dans le ghetto de Varsovie. Or en 1946 la Pologne était submergée par une nouvelle vague de violences anti-juives, dirigés contre les survivants et qui était symbolisée par le pogrom de Kielce. Ford arriva même à la conclusion qu’il ne pourrait pas tourner en Pologne où on lui demandait constamment de modifier le scenario afin d’atténuer les postures antisémites de plusieurs personnages ; pour finir, prétextant des problèmes matériels, il décida de réaliser le film à Prague, dans les studios Barrandov, restés intacts après la guerre. Mais une fois le film terminé, les responsables communistes, tout en reconnaissant ses qualités artistiques, ne voudront pas délivrer le visa d’exploitation, le jugeant « antipolonais » ; le film sera néanmoins projeté au festival de Venise où il obtint un prix. Cette consécration internationale donna une nouvelle chance au film, présenté au public polonais en 1949 et qui eut un succès très durable, encore programmé dans des cinémas au début des années 1960.

Remarquons d’ailleurs que durant cette période, c’est-à-dire la fin des années 1940 et le début des années 1950, l’Europe de l’Est connaissait les pires persécutions antisémites. C’est l’époque des arrestations et des procès multiples en Union Soviétique où des peines capitales étaient prononcées contre les intellectuels juifs en 1952, de l’exécution de Laszlo Rajk en 1949 en Hongrie, nous avons pu observer le même phénomène en 1952 à Prague avec le procès Slansky, en janvier 1953 où débuta en URSS le « complot des blouses blanches ». La Pologne n’a pas connu de procès aussi retentissants, mais les Juifs fuyaient le pays par tous les moyens. La mort de Staline le 5 mars 1953 arrêta enfin cette chasse aux sorcières. À partir du printemps 1953, avec une pointe en octobre 1956, la Pologne connaîtra une déstalinisation assez rapide et profonde, surtout sur le plan culturel.

Alexander Ford devait alors avoir l’impression de vivre une nouvelle jeunesse, tant sur le plan personnel que professionnel. Il divorce d’Olga et épouse une jeune actrice américaine Eleanor Griswold qui s’était retrouvée un peu par hasard à Varsovie.

Les chevaliers teutoniques

Après l’interdiction en 1958 du film le Huitième jour de la semaine, il avait besoin d’un grand succès pour reconquérir son public. Et il gagne son pari en 1960, réalisant le film les Chevaliers teutoniques, une sorte de blockbuster historique qui sera vu par 32 millions de spectateurs, record absolu jamais battu en Pologne. Pour le scénario, Ford utilisa le roman éponyme de Henryk Sienkiewicz, prix Nobel de littérature de 1905. Les spectateurs applaudissaient plusieurs scènes, surtout la séquence de la bataille de Grunwald qui eut lieu le 15 juillet 1410 et qui consacrait la prédominance du royaume de Pologne-Lituanie contre l’ordre Teutonique qui dans l’esprit des spectateurs symbolisait l’Allemagne, l’ennemi de toujours. Après ce triomphe, Ford espérait pouvoir travailler tranquillement, en reprenant son scenario sur Korczak, sur lequel il travaillait depuis des années. Il faut dire que Ford était littéralement obsédé par le personnage de Janusz Korczak, il n’est pas exclu qu’il put l’approcher pendant le tournage du film Mir kumen on qui se déroule dans le sanatorium qui appliquait les idées du « Vieux Docteur ». Par conséquent après le succès des Chevaliers teutoniques, il fournit beaucoup d’efforts et obtint (enfin !) une autorisation pour le tournage. À l’époque, sur le territoire du ghetto de Varsovie, il restait encore quelques endroits non déblayés, et Ford reçut une assurance de pouvoir y tourner, en même temps que dans un studio on mettait en place des décors, on y préparait des costumes, Ford proposait déjà des rôles à certains acteurs.

La chute et la déchéance

Mais en mars 1968, une campagne antisémite explosa littéralement en Pologne comme une suite indirecte de la guerre de Six-Jours de 1967. Elle était surtout dirigée contre les Juifs, souvent des anciens membres du parti ou bien des artistes, des intellectuels connus et populaires. Ils représentaient alors des symboles bien commodes pour les nationalistes, réunis autour du ministre de l’Intérieur, Mieczyslaw Moczar qui souhaitaient tout simplement prendre leurs places, plus avantageuses et prestigieuses.

Du jour au lendemain, le metteur en scène fut prévenu que le tournage n’aurait pas lieu, les décors furent démontés en un jour. Le projet, porté par Ford depuis des années fut enterré par des apparatchiks bornés qui probablement ne connaissaient même pas l’œuvre de Korczak. Pourquoi toute cette haine ?Ford réunissait à lui tout seul tous les traits, honnis par des nombreux Polonais. Un vieux communiste, un metteur en scène connu, un Juif marié à une Américaine, tous ces clichés se retournèrent contre lui. Il tint un an, enfermé avec sa femme et leurs trois enfants dans une maison aux rideaux constamment tirés. Quand il sortait, il y avait toujours une voiture noire, presque toujours la même, qui le suivait. Au bout d’un an, sous la pression de sa femme, ils décidèrent de partir. Il connaissait les gens influents en Allemagne, des producteurs, des metteurs en scène, en France aux États-Unis et espérait rebondir encore une fois, il y arrivait toujours…

La plupart des gens qui quittaient à l’époque la Pologne le faisaient par le train de la gare de Gdansk, située dans le centre de Varsovie. Aleksander Ford et sa famille partirent en voiture. À la frontière, il rendit tous ses documents officiels contre un récépissé qui stipulait qu’il n’était plus citoyen polonais.

Aleksander Ford passera encore dix ans en exil, en Israël, puis au Danemark. Il tournera dans des conditions très difficiles deux films, l’un tiré du roman le Premier cercle d’Aleksander Soljenitsyne (1973), le second dédié à Janusz Korczak (1974). Mais faute de moyens suffisants il ne réussira pas à réaliser les films dont il rêvait. Sa femme et ses enfants s’installeront aux États-Unis. Elle demanda le divorce, il vécut cela comme une trahison. Pendant cette période en Pologne, qui lui devait beaucoup, il était interdit de mentionner son nom.

Aleksander Ford se suicide le 4 avril 1980 en Floride où il fut enterré au cimetière des vétérans de la Seconde guerre mondiale. AS

Ada Shlaen, MABATIM.INFO

[1] Le Théâtre Habima fut fondé à Moscou en 1918 avec l’aide de Constantin Stanislavski, le directeur de Théâtre d’art, une personnalité très connue à l’époque dans le monde théâtral européen et même américain. À l’époque l’hébreu était en train d’être interdit en URSS et la troupe quitta le pays en 1926 pour s’installer en Palestine. Après la naissance d’Israël le Théâtre Habima obtint le statut du Théâtre National d’Israël.
[2] Bancs-ghetto : Il s’agit d’une forme de ségrégation tout à fait officielle envers les étudiants juifs pratiquée dans les universités polonaises à partir de 1935.
[3] Juifs à Madagascar : l’idée de déporter des Juifs à Madagascar apparaît dans les milieux nationalistes polonais dans les années 1930. Elle sera ensuite reprise à plusieurs reprises par les officiels nazis (Julius Streicher, Hermann Göring, Joachim von Ribbentrop) et abandonnée définitivement après la conférence de Wannsee du 20 janvier 1942 où sera décidée l’organisation pratique de la « solution finale pour des Juifs ».
[4] Mir kumen on (מיר קומען אָן) : ce film a été retrouvé et restauré, il existe dans un coffret chez Lobster Film.
[5] Vladimir Medem (1879-1923) est considéré comme le grand théoricien du mouvement ouvrier et socialiste juif.
[6] Massacre de Katyń : La forêt de Katyń, qui se trouve à une vingtaine kilomètres de Smolensk, est devenue un symbole des multiples massacres de militaires polonais capturés par les Soviétiques en septembre 1939. Il s’agissait d’officiers d’active et de réserve. Dans cette forêt, au printemps 1940, les Soviétiques assassineront plus de 22 000 prisonniers. C’était une bonne partie de l’élite du pays, parmi laquelle se trouvait d’ailleurs le grand rabbin de l’armée polonaise. Le massacre sera découvert par les Allemands en 1943 et pendant des années, les Soviétiques ne reconnaîtront pas en être responsables. Cela ne le sera seulement qu’en 1990 par M. Gorbatchev.
[7] Général Władysław Anders (1892-1970 : Né dans la partie de la Pologne contrôlée par l’Empire russe, il eut le temps avant la révolution d’octobre et l’indépendance de la Pologne en 1918, d’entamer une carrière militaire dans l’armée impériale ; il continua dans l’armée polonaise en occupant plusieurs postes importants. Fin septembre 1939 il fut capturé près de la frontière polono-hongroise et emprisonné par le NKVD. Après l’attaque des nazis contre l’URSS, il devint le commandant des forces armées polonaises en URSS, mais souhaitant rejoindre les alliés, il parvint à quitter le territoire de l’Union Soviétique. Ces troupes vont surtout combattre en 1944 en Italie, en prenant une participation très importante à la bataille de Monte-Cassino, d’ailleurs il demanda d’être enterré au cimetière militaire polonais qui s’y trouve.
[8] Auteur des célèbres photos de la prise de Reichstag
[9] Voir : https://mabatim.info/2018/04/19/ghetto-de-varsovie-1943-2018-les-archives-de-la-mort/

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