Les structures traditionnelles dans la société palestinienne (2/2)

Retrouvez la 1ère partie ici

Tribus, clans et familles sous Arafat

Le 6 juin 1982, l’armée israélienne pénètre au Liban. L’objectif de l’opération « Paix en Galilée » est d’arrêter les tirs incessants de missiles palestiniens qui bombardent les villes du nord d’Israël. Tsahal fait le siège de Beyrouth pour détruire l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) qui s’y est installée. Douze semaines de guerre à l’issue desquelles la France et les États Unis négocient avec Israël l’évacuation d’Arafat et de l’OLP. Arafat et son état-major sont exilés à Tunis.

« La vie de bureau succède à la vie de garnison écrivent Christophe Boltanski et Jihan El-Tahri dans Les sept vies de Yasser Arafat :

« A Tunis, la « révolution » prend du poids et des rides. Ses serviteurs sombrent dans le luxe des grands hôtels, les intrigues de cour et la paperasserie inutile. Si Yasser Arafat continue de mener une existence ascétique, il encourage autour de lui relâchement et corruption. Ainsi tient-il ses collaborateurs devenus ses obligés. Il règne plus que jamais en autocrate déguisé en père fouettard qui gronde et récompense ses enfants et signe la moindre de leurs factures ».

Le 8 décembre 1987 à Gaza, trois ouvriers sont tués par un camion israélien dans un accident de la circulation. La rumeur d’un assassinat se répand. Les funérailles tournent à l’émeute. Ainsi débute la première Intifada, la « guerre des pierres ». Pour reprendre la main, Arafat missionne Issam Sartaoui représentant de l’OLP à Paris et Saïd Hammami à Londres afin de prendre contact avec Israël. Ils sont assassinés comme traîtres par l’organisation d’Abu Nidal. Cependant les négociations débouchent sur les accords de paix de Madrid et Oslo. Arafat déclare :

« L’OLP reconnaît le droit de l’État d’Israël à vivre en paix et dans la sécurité. […] Ainsi, l’OLP renonce à recourir au terrorisme et à tout autre acte de violence ».

En juillet 1994, Arafat retourne en Palestine.

La première intifada palestinienne a affaibli le pouvoir des clans palestiniens et des familles en portant au pouvoir une nouvelle élite. Connue sous le nom de « Jeune Garde », cette élite a mis l’accent sur l’autorité institutionnelle et la construction de la société civile en Cisjordanie et à Gaza. La société civile représente des formes horizontales et non familiales de l’organisation sociale, au contraire de l’organisation clanique, verticale et familiale.

Yasser Arafat, de son vrai nom Mohamed Abdel Raouf Arafat al-Qoudwa al-Husseini, se disait petit neveu du mufti de Jérusalem et se présentait comme son successeur à la tête de la famille notable Husseini.

Il a institué une « politique de l’antithèse » afin de consolider son pouvoir et celui des élites de l’OLP revenues d’exil de Tunisie, en 1994.La Jeune Garde était liée à l’OLP mais les anciens cadres se méfiaient de ses membres en raison de leur influence sur la société. Afin d’affaiblir cette élite concurrente et renforcer sa propre autorité, Arafat a mis en place des politiques visant à saper l’autorité institutionnelle et à renforcer le culte de la personnalité, la famille et l’assistanat. En bref, parce qu’il estimait que l’autonomie des dirigeants locaux affaiblissait les dirigeants et les partis nationaux, Yasser Arafat a instauré une « tribalisation » de la politique comme moyen de consolider son pouvoir.

Le pas le plus important vers la « tribalisation » a été l’adoption d’une loi électorale pour les élections législatives de janvier 1996, soutenue par le Fatah. Cette loi a divisé la Cisjordanie (Judée-Samarie) et la bande de Gaza en 16 circonscriptions électorales. Les représentants devaient être élus dans leur circonscription d’origine auscrutin uninominal majoritaire à un tour. La plupart des analystes avaient recommandé un seul district et un système de représentation proportionnelle pour une région géographique aussi petite que celle de l’Autorité palestinienne, mais ce système aurait désavantagé les cheikhs locaux, les patriarches, les anciens des clans et les notables qui n’avaient pas de statut national.

Les clans deviennent des faiseurs de rois dans leurs districts, souvent en manœuvrant pour favoriser l’élection de leurs membres au parlement. Même lorsqu’un clan soutient des candidats en dehors de son hamula, c’est à l’assemblée clanique (diwan) que revient la gestion des accords électoraux.

La loi électorale d’Arafat a produit ce qu’elle était censée produire : un parlement de chefs de clans avec une petite minorité d’organisations indépendantes représentées. Le dirigeant national qui a recueilli le plus grand nombre de voix de tous les candidats, Haydar ‘Abd al-Shafi, a démissionné du Parlement en invoquant l’inutilité de celui-ci.

La deuxième grande institution de l’Autorité palestinienne conçue pour renforcer les intérêts des tribus et des clans sous Arafat était le département des affaires tribales. Il a servi les groupes tribaux de nombreuses façons, notamment en dirigeant vers eux les ressources de l’État.

Le département des affaires tribales a également sapé les institutions formelles de l’État de droit. Il a favorisé la justice informelle, c’est-à-dire la méthode tribale de résolution des conflits « sulha ». En effet, la présidence de l’Autorité palestinienne a mis en place un corps de médiateurs spécialisés pour empêcher que les meurtres fréquents se transforment en véritables guerres tribales (ou claniques). Elle a également créé des départements spécialisés dans le droit coutumier « urf » et le règlement coutumier des conflits « islah ».

À première vue, favoriser la médiation tribale et le droit coutumier tribal peut paraître un développement positif permettant de réduire les conflits sociaux internes. Ce fut le cas, dans une certaine mesure, surtout après la destruction de la police de l’Autorité palestinienne à partir de la 2 intifada. Cette approche a toutefois présenté de graves lacunes. Les institutions judiciaires officielles de l’Autorité palestinienne ont perdu toute valeur, les tribus les plus puissantes ont systématiquement obtenu gain de cause, les femmes ont été exclues du processus de justice, les personnes et les familles marginalisées n’ont pu bénéficier d’aucune protection de la loi tribale.

L’Autorité palestinienne s’est comportée comme une grande tribu. Par exemple, lorsque la police ou la sécurité tuait un civil palestinien, elle payait l’argent du sang « diya » au lieu de diligenter une enquête officielle et rechercher les responsables.

Un autre exemple de la tribalisation sous Arafat est le processus de recrutement par les diverses forces de sécurité (environ 14). Chaque force de sécurité avait tendance à recruter de nouveaux membres parmi des clans spécifiques. Ainsi, les forces de sécurité sont devenues une extension de la politique et des intérêts des clans et les rivalités entre clans se sont traduites par des rivalités entre forces de sécurité.

La logique de la tribalisation était de miner la nouvelle élite, les partis politiques et les factions qu’ils représentaient. Le Fatah s’est transformé en un grand parti fragmenté qui distribuait, selon ses intérêts propres, l’aide sociale et politique. Bien que les tribus et les clans ne soient pas idéologiquement politisés par nature, ils ont été satisfaits de prendre en marche le train du Fatah après 1994. L’agenda politique d’Arafat s’adaptait parfaitement aux intérêts des tribus et des clans palestiniens. Le Fatah est devenu le parti de prédilection de la plupart des clans.

Le rôle des clans dans les conditions d’effondrement de l’État

Contrairement au premier soulèvement, la deuxième intifada, dite al-Aqsa, qui a débuté en l’an 2000 après l’effondrement des négociations de paix, a conforté les clans palestiniens. Six années de règne de l’Autorité palestinienne sous Arafat les avaient renforcés et défait les institutions. Ainsi, les clans étaient en bonne position pour profiter de la crise sociétale que l’intifada a créée. Lorsque les forces de police et de sécurité ont été dissoutes, de nombreux membres ont simplement pris leurs armes et sont retournés dans les quartiers du clan. Les principaux clans étaient désormais armés. Ils pouvaient donc assurer la protection et la sécurité de leurs membres.

Ce second soulèvement ne fut qu’une campagne de terrorisme contre les Israéliens. Attentats-suicides, bombes dans les restaurants et les autobus, plus de mille Israéliens furent tués. Quand Israël a riposté, les institutions de l’Autorité palestinienne ont été les principales cibles et se sont rapidement effondrées. La police et la sécurité ayant attaqué les Israéliens, tous les bâtiments de la force palestinienne ont été détruits. Avec une force de police inopérante, le système judiciaire n’a pas pu fonctionner. Le cadre institutionnel de l’Autorité palestinienne a été détruit.

Dans ces conditions, les structures existantes étaient les mieux placées pour assurer à leurs membres la sécurité et un certain nombre de fonctions sociales de base. La capacité des clans à assurer la protection de leurs membres est devenue une caractéristique essentielle de la vie palestinienne en l’absence quasi totale d’un État, alors que les actions anti-israéliennes ont progressivement cédé la place à une augmentation des combats entre factions intra-palestiniennes et une hausse générale de la criminalité.

En plus de la sécurité personnelle, les clans ont pu garantir la sécurité financière de leurs membres dans un contexte de chômage élevé et d’effondrement de l’économie. Les quelques emplois disponibles étaient assurés par la famille, surtout dans une économie dominée par les petites entreprises. En outre, les clans redistribuaient souvent les maigres revenus à toutes les unités familiales, assurant de la sorte un minimum vital à tous leurs membres.

En l’absence de réglementation de l’État, les clans ont également joué un rôle majeur dans l’économie informelle. Cette économie était basée sur l’extorsion. Par exemple, les clans établissaient des barrages routiers et faisaient payer le passage. Les enlèvements contre rançon étaient fréquents, les journalistes étant des cibles privilégiées. Le vol et la revente de voitures et la contrebande étaient devenus pour certains clans une source essentielle de revenus.

A Gaza, la contrebande par les tunnels de Rafah vers le côté égyptien de la frontière était particulièrement rentable. Le puissant clan Samhadana contrôlait ces tunnels et faisait payer leur utilisation. Carburant, cigarettes et autres biens de consommation populaires étaient les articles les plus couramment introduits en contrebande. Ces tunnels servaient également à la contrebande des armes et l’importation de roquettes tirées sur les villes d’Israël.

Arafat gérait personnellement les subsides distribués par l’Autorité palestinienne, principalement aux clans alliés. Dans les années qui ont précédé sa mort en novembre 2004, le contrôle d’Arafat sur les clans s’était considérablement affaibli. Ni l’Autorité palestinienne, ni l’OLP, ni le Fatah n’ont pu remplacer la capacité d’Arafat à manipuler la politique et le comportement des clans. Personne, pas même Mahmud Abbas, ne possède comme Arafat les liens, la connaissance de l’histoire et les réseaux claniques.

La politique des clans sous la domination du Hamas à Gaza

L’effondrement à Gaza s’est produit après le retrait d’Israël en 2005. Des clans puissants se sont emparés des terres abandonnées, des biens immobiliers le long de la plage. Que ce soit sous le contrôle du Fatah ou sous le contrôle du Hamas, jusqu’à présent,l’Autorité palestinienne s’est montrée incapable de faire évacuer ces terres spoliées par les clans.

Le Hamas a considérablement raffermi son pouvoir après sa victoire aux élections législatives de janvier 2006, à Gaza. La réticence du Fatah à renoncer aux avantages du pouvoir après plus d’une décennie de règne sans partage est à l’origine de 17 mois de tension et d’effusions de sang périodiques entre le Hamas et le Fatah qui a continué de tendre la main aux clans et encouragé à Gaza la culture de la vendetta. Craignant un coup d’État imminent, le Hamas a lancé une offensive de quatre jours en juin 2007, expulsant les forces du Fatah de la bande de Gaza. Depuis, le Hamas règne seul sur Gaza.

Le Hamas a d’abord adopté une position dure contre les clans, dans le cadre d’un dispositif de maintien de l’ordre. Il a connu un succès significatif dans la réduction de l’insécurité. Les meurtres qui avaient augmenté de 50 % en 2006 par rapport à 2005 sont revenus à un niveau considéré comme normal. Le Hamas a empêché la formation des barrages par les clans et les factions ainsi que l’extorsion d’un droit de passage. Il a interdit le port et l’utilisation d’armes à feu lors des mariages. Il s’est rendu populaire par sa campagne de maintien de l’ordre.

Puis le Hamas a cherché à dissoudre les milices attachées aux clans. Il a commencé par s’attaquer au puissant clan Dughmush qui, en mars 2007, avait enlevé le journaliste de la BBC Alan Johnston. Après la défaite de la milice de Dughmush, le Hamas s’est attaqué au clan Hillis en octobre. Le clan Hilis est un clan connu pour ses liens étroits avec le Fatah. Si le Hamas a réussi à vaincre les Hillis, il a eu la surprise de trouver en face de lui des milices d’autres clans participant à la défense des Hillis. Les clans ne s’unissent normalement pas pour une défense commune. L’évolution était troublante.

En 2008, le Hamas a nuancé son approche des clans de Gaza. Bien qu’il soit toujours intransigeant sur le port d’armes sur la voie publique, le Hamas a permis aux milices claniques de conserver leurs armes. Il a reconnu que remettre en cause les clans est une tactique politiquement problématique, surtout si l’on considère que l’adhésion des clans au Fatah est un moyen de saper le pouvoir du Hamas. En adoptant une approche plus équilibrée, le Hamas espère neutraliser l’opposition des clans. Cette politique semble porter ses fruits.

Dans le cadre de son offensive de charme envers les clans, le Hamas a modifié sa stratégie. Il fait maintenant l’éloge du droit coutumier tribal comme étant conforme et complémentaire à la charia, la loi islamique, qui règne à Gaza. Le Hamas a également fait l’éloge des coutumes sociales des clans traditionnels en reconnaissant qu’il partage leurs valeurs.

Il a aussi appris à monter certains clans les uns contre les autres, s’alliant avec certains dans le but de diminuer le pouvoir de clans plus importants. En tout état de cause, sa stratégie semble neutraliser la capacité des clans à être un outil de prise de pouvoir du Fatah à Gaza.

Clans et Islam politique

Les tribus, clans et familles notables sont des organisations sociales. Ils ne sont généralement pas réceptifs à l’islamisme ou au djihadisme. Ce sont des forces conservatrices orientées vers le statu quo.

Les clans, en particulier ceux de Gaza, ont été accusés d’abriter des tendances jihadistes. Il s’agit d’une erreur d’interprétation. Elle semble provenir principalement de la milice du clan Dughmush nommé jaysh al-Islam (l’armée de l’Islam). Son chef a utilisé la rhétorique jihadiste pour justifier l’enlèvement du journaliste de la BBC. La milice agissant dans l’intérêt du clan évite généralement les idéologies radicales et poursuit des activités qui font avancer exclusivement les intérêts du clan. Masquer les intérêts du clan en l’affublant d’un nom islamique n’est pas du tout inhabituel.

Les hauts rangs du clergé musulman en Palestine « oulemas » ont longtemps été issus des familles notables. La relation entre la classe marchande supérieure, la politique et le haut clergé a été forte en Palestine comme dans la plupart des pays du Moyen-Orient. La famille Husseini est l’exemple d’une famille de propriétaires terriens qui a produit à la fois des marchands aisés, des leaders politique et des membres de premier plan du clergé, dont le sinistre mufti de Jérusalem, Hajj Amin el-Husseini.

Les possibilités d’éducation, les changements sociaux ont ouvert les rangs des oulémas palestiniens aux familles économiquement plus modestes, celles-ci peuvent avoir une plus grande affinité avec l’islam radical. Cependant, l’islamisme radical palestinien est principalement dirigé par des laïcs et non par des religieux. Lorsque des religieux sont impliqués, ils ont tendance à être issus des rangs inférieurs des oulémas. Les familles notables et les membres qu’elles génèrent n’adoptent presque jamais d’interprétations radicales de l’Islam, ils sont presque toujours une force de modération idéologique ; Hajj Amin el Husseini, le mufti nazi de Jérusalem est une exception dramatique, d’autant qu’il reste la référence de l’Autorité palestinienne.

Les familles, les clans, les tribus et l’État : implications politiques

Les structures familiales sont une épée à double tranchant. D’une part, elles renforcent la stabilité sociale et limitent la chute de la société dans les conditions extrêmes de l’effondrement de l’État, elles assurent la sécurité personnelle et la survie financière en période de crise. D’autre part, les structures claniques, leurs milices et les systèmes de justice tribale sapent l’édification de l’État et son efficacité. Elles empêchent les États de bénéficier d’un monopole sur l’utilisation de la force, pierre angulaire de ce qu’est un État.

En résumé, le pouvoir des clans palestiniens, en particulier à Gaza, est aujourd’hui bien plus grand qu’il ne l’a été. Les clans deviennent plus importants avec l’effondrement de l’Autorité palestinienne, mais ils ne disparaissent pas si l’État devient plus fort et plus efficace ; ils jouent alors un rôle réduit, limité principalement aux activités sociales et ils se tiennent prêts à rebondir.

Aujourd’hui, la politique est au cœur de l’interaction entre l’État et les différents groupes sociaux. Familles, tribus et clans trouvent des moyens d’exploiter les ressources de l’État. L’Autorité Palestinienne et le Hamas trouvent des moyens d’utiliser au mieux les structures claniques pour leurs propres objectifs politiques.

Les clans palestiniens, les tribus et les familles notables sont puissants et autonomes, ils sont présents dans toute la région et sont chacun un état dans l’état qui ne préoccupe que de son propre intérêt.

Dans les pourparlers éventuels de normalisation entre Israël et les Palestiniens, les négociateurs auraient avantage, pour une solution viable, à ne pas perdre de vue cette réalité palestinienne : l’existence des tribus, clans et familles notables. KF

Klod Frydman, MABATIM.INFO

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