La bombe lente

Ce texte a été écrit début 2003. 

Jean-Pierre Chemla n’était pas visionnaire, juste un observateur à l’œil acéré et un analyste chevronné de la société française.

Mabatim s’enorgueillit de le compter désormais parmi ses contributeurs. (NDLR) 

bombeQuand l’Ayatollah Khomeiny a quitté sa résidence d’exil de Neauphle-le-Château pour rejoindre Téhéran, en 1979, peu d’observateurs, s’imaginaient que cet épisode de l’Histoire du XXe siècle représenterait l’amorce du processus historique essentiel du XXIe siècle.

Bien au contraire, nos mentalités, encore empreintes des enseignements de la guerre du Vietnam et des conflits sud-américains ou africains des années 1960/70, n’y voyaient qu’un épisode supplémentaire de la grande saga des mouvements de libération populaire.

Peu de temps après, le conflit soviéto-afghan nous fit prendre fait et cause pour ces courageux Moudjahidin, qui canardaient les hélicoptères de l’Armée Rouge à coup de fusils rafistolés. Personne ne semblait avoir de doute sur le camp qu’il fallait soutenir.

Parallèlement, en Europe de l’Ouest, surtout en France et en Belgique, on assista au grand et rapide flux migratoire en provenance d’Afrique du Nord et d’Afrique noire qui, accentué par la politique de rapprochement familial décidée au milieu des années 1970, bouleversa, en quelques années, le paysage sociologique de ces pays d’accueil. La France, par exemple, vit apparaître dans ses banlieues de nouvelles communautés qui modifièrent les rapports sociaux mais qui, aussi, l’enrichirent d’une culture gaie et sympathique. Les intonations aiguës des titis parisiens laissèrent la place à un néo-accent qui était le résultat du brassage des intonations de ces populations avec celles des autochtones.

Certaines franges des communautés chrétienne et juive commencèrent à réagir à ce qu’elles vivaient comme une menace pour l’intégrité des bases religieuses et de la civilisation qu’elles s’étaient efforcées de bâtir durant des siècles. On vit apparaître les tendances intégristes chrétiennes, dont Monseigneur Lefebvre était l’incarnation principale. Côté juif, on assista également à un regain de ferveur religieuse, inhabituel depuis des décennies. La scolarisation en établissement privé prit un nouvel essor, autant, à tort ou à raison, dans le but de soustraire sa progéniture à ces nouvelles fréquentations, qu’à des fins quasi militantes, en opposition à ce que l’on n’appelait pas encore intégrisme islamiste. De fait, c’est au cours de cette période que s’effectuèrent et le financement des mosquées occidentales par l’Arabie saoudite et l’infiltration wahhabite dans la pensée religieuse musulmane européenne.

On approchait ainsi de ce siècle – « qui serait religieux ou ne serait pas » -, avec tous les ingrédients de cette bombe lente qui n’avait aucune raison de se déclencher tant que l’opposition Est-Ouest régissait encore le sens de rotation de la terre.

Bien sûr, le basculement d’un affrontement à l’autre ne fut pas aussi tranché que cela et les attentats anti-américains – comme celui de Beyrouth ou la prise d’otages de Téhéran – préfiguraient, avec vingt ans d’avance, l’horreur du 11 septembre 2001.

Mais c’est en novembre 1989, date de la chute du Mur de Berlin, que le vide laissé par le communisme fut comblé par la montée en puissance de l’intégrisme islamiste. Celui-ci allait dorénavant prendre en charge tant l’enfant pakistanais réduit à l’état d’esclavage, que les paysans des régions du tiers-monde incapables de nourrir leurs familles malgré un travail harassant et inhumain.

L’Amérique ne comprit pas les messages brouillés que lui envoyaient des organisations semi-occultes en tuant, ici des civils américains en vacances ou sur leur lieu de travail, là des soldats dans leurs bases militaires. Le 11 septembre 2001, le message fut reçu cinq sur cinq et la troisième guerre mondiale pouvait commencer.

Que s’est-il passé pendant ce temps dans les sociétés d’Europe de l’ouest ?

Au lieu d’un rejet de la communauté musulmane sur base d’un amalgame – injuste, à priori – de ses fidèles à ces nouveaux ennemis de l’Occident, on assista, au contraire à un mélange exacerbé des cultures. Alors que la génération des immigrants nés à l’étranger continuait à vivre en vase clos, celle de leurs enfants parvint à s’intégrer sans grande difficulté.

Au début des années 80, cette génération semblait prendre le chemin habituel des précédentes vagues d’immigrations – polonaise, italienne ou espagnole -, sans que rien ne laissât supposer l’apparition des fractures à venir.

Il y avait, certes, dans ces familles, la singularité d’un patriarcat et d’un machisme traditionnels, dont les jeunes filles continuent, jusqu’à ce jour, à subir le poids, puisqu’elles ne peuvent généralement se marier que dans leur communauté.

Les garçons, en revanche, n’eurent aucun mal à se libérer du joug familial et culturel et ils ne se privèrent pas de s’unir à des Européennes séduites par un exotisme, lui-même magnifié par les mutations orientalistes que l’on pouvait observer dans différents domaines artistiques – musique, couture, architecture, etc. Bref, le « beur » devenait l’archétype du nouveau « lover ».

Mais, progressivement, la modification du décor politique international finit par perturber la donne et poussa ces individus, devenus des couples, à se rapprocher de la religion musulmane. Dès lors, on assista très rapidement à une radicalisation des esprits et à des conversions à l’Islam de jeunes femmes françaises, dites «de souche », avec port du voile à la clé.

Les enfants nés de ces unions ont très rarement été prénommés Thomas ou Nicolas, mais plutôt Karim ou Rachid. La première génération de ces couples mixtes ayant près de 20 ans, on peut constater qu’en grandissant, ces jeunes ne se revendiquent presque jamais d’autre chose que de l’Islam. Ils sont en général très impliqués dans le conflit israélo-palestinien et certains ne cachent pas leur sympathie pour des entreprises telles que Al Qaïda. De plus, ils reçoivent le soutien inattendu des anciennes forces progressistes, sevrées de la lutte des classes et qui, frustrées de ne plus avoir d’opprimés à défendre, n’ont pas hésité, trente ans après avoir scandé « Ni Dieu, ni Maître !», trente ans après avoir manifesté pour la libéralisation de l’avortement, à prendre fait et cause pour des organisations religieuses islamistes où les droits de la femme sont bafoués.

Autre fait saillant : le recul de la République et de la laïcité. L’Éducation Nationale, creuset essentiel de nos valeurs républicaines, a abdiqué, à plusieurs reprises, dans des affaires de port du voile islamique, là où, symboliquement, aucune exception n’aurait dû être tolérée, de la même façon qu’on ne cède jamais aux chantages terroristes. L’argument de l’impossibilité de séparer vie religieuse et vie publique pour un musulman ne tient pas la route et tout se réforme quand on veut faire montre de bonne volonté.

L’Islamisme a imbibé l’ensemble de nos sociétés et a provoqué une montée d’un cran du positionnement par rapport à la religion coranique. Ceux qui étaient de fervents musulmans se sont rapprochés de l’intégrisme. Ceux qui étaient simples pratiquants sont devenus de fervents musulmans et certains, qui n’étaient pas musulmans, le sont devenus. Lorsque l’on salue un musulman, la classique poignée de main occidentale a été remplacée par un mouvement de l’avant-bras vers le cœur, révérence enseignée dans les écoles coraniques.

Même si, en apparence, l’ensemble de la communauté musulmane en Europe se comporte de façon civique et pacifique, on ne doit pas oublier que, dans toute entreprise déstabilisatrice, le pourcentage d’activistes requis est faible. 10% suffisent pour imposer leur credo à une majorité silencieuse.

Il faut bien convenir qu’il s’agit là d’un bouleversement imprévu de nos sociétés, et que les réactions sont largement, voire majoritairement hostiles à cette mutation. Ceux qui observent ces changements comme une usurpation d’influence se rassurent en général en tablant sur le fait qu’à partir d’un certain seuil d’islamisation de la société, la nation saura dresser à temps les barrières salutaires qui bloqueront le processus. C’est sans compter avec le fait qu’au fur et à mesure que cette islamisation s’étendra, la proportion d’individus auxquels elle posera problème diminuera. Autrement dit, cette extension se nourrira d’elle-même et le risque de voir le drapeau de l’Islam flotter, un jour, sur cette vieille Europe étourdie, est possible, si ce n’est probable, d’autant que la lenteur relative de ce bouleversement pourra le rendre insensible aux observateurs peu vigilants. La possibilité d’une inversion du processus apparaît d’autant plus hypothétique que l’on sait de quelles intolérances sont capables les nations musulmanes envers les autres croyances et les autres philosophies.

Aujourd’hui, mettre en garde contre ce risque est particulièrement malaisé. Comment, en effet, pouvoir exprimer ces craintes sans être taxé de raciste, d’agent sioniste, ou de suppôt des Yankees impérialistes. Les terroristes intellectuels font bonne garde et bénéficient de la complicité involontaire de médias, inconscients de ces données du problème, si bien que cette bombe lente ne sera jamais découverte ni désamorcée, bien que tout près de nous, juste à nos pieds.

Il n’est peut-être pas trop tard pour que nos dirigeants réagissent. Certains veulent promouvoir un Islam de France plutôt qu’un Islam en France. C’est peut-être un premier pas.

Livre JPCJean-Pierre Chemla, mabatim.info

6 février 2003

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Un commentaire

  1. Bravo pour la finesse d’analyse et l’exhaustivité des éléments qui y sont inclus. Hélas!
    Nous aurons intérêt désormais à écouter attentivement Jean-Pierre Chemla, pour ne pas nous retrouver dans la même impuissance dans 15 ans.
    Ne le laissons pas devenir Cassandre: je suis sûre que le costume d’ouvreur de pistes lui ira beaucoup mieux !

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