Seuls dans l’arche ? Refonder le monde après le Coronavirus (II)

Miller_Place_Beach_at_Dawn;_Red_Sky.JPGRetrouver la vérité du langage (II)

« Comment te tiendras-tu dans ce délabrement des mondes
effondrement, tempête, invasion d’infinités…
Le monde glisse, les saisons se dérobent…
Les joints des mots se rompent, certains sombrent,
d’autres s’éloignent…
Qui peut encore parler si l’air lui manque ? »
Philippe Jaccottet

« Cette double disparition du monde… a laissé derrière elle une société d’hommes qui, privés d’un monde commun qui les relierait et les séparerait en même temps, vivent dans une séparation et un isolement sans espoir ».
H. Arendt

Dans la première partie de notre réflexion, nous avons appelé à replacer l’homme au centre de l’univers, selon l’ancienne conception hébraïque anthropocentrique, en lui redonnant sa place éminente dans le monde, dont il a été déchu par le triomphe de la conception cosmocentrique. La « perte du monde » qui en est la conséquence est aussi celle d’un langage véritable entre les hommes, devenue évidente à l’heure des médias et réseaux sociaux et de la communication instantanée, qui abolit toute parole vraie. Deuxième partie de notre série d’articles pour « Refonder le monde » après le Coronavirus. PL.

La philosophe Hannah Arendt, bien plus connue et célébrée pour ses positions contestables à l’égard de l’État d’Israël et du sionisme que pour son œuvre philosophique authentique, a abordé le thème de la perte du monde dans son texte « Le concept d’histoire ». Elle fait remonter au début des temps modernes l’aliénation de l’homme, conséquence du triomphe du copernicanisme, qui fait perdre aux hommes la notion d’un monde commun, en leur imposant une vision mathématique de l’univers. Désormais,

« l’homme, où qu’il aille, ne rencontre que lui-même. Cette double disparition du monde… a laissé derrière elle une société d’hommes qui, privés d’un monde commun qui les relierait et les séparerait en même temps, vivent dans une séparation et un isolement sans espoir ou bien sont pressés ensemble en une masse »[1].

Hannah Arendt
Hannah Arendt

Perte du monde commun et perte du langage vrai

Comme d’autres poètes et philosophes ayant porté un regard critique sur la condition de l’homme au 20e siècle, Arendt a décrit avec prescience ce qui est devenu aujourd’hui évident pour tous. Paradoxalement, le monde quadrillé par des centaines de millions de voyageurs, à l’heure du tourisme de masse, est devenu un village où « l’homme ne rencontre que lui-même… ». L’idée d’un village global s’est réalisée, pour le meilleur et pour le pire, en engendrant un monde dans lequel l’homme est chez lui partout, c’est-à-dire nulle part. En effet, comme nous le verrons dans la troisième partie de notre réflexion, l’abolition des distances et des frontières a surtout signifié la perte de la notion d’un monde habitable pour l’homme. En ce sens, une écologie humaniste – c’est-à-dire une écologie qui ferait du souci de l’homme sa préoccupation première – devrait se donner pour première tâche de refonder un monde à dimension humaine.

Mais la conséquence la plus manifeste et évidente de la « perte du monde » est la perte concomitante d’un langage vrai. La séparation et l’isolement dont souffraient déjà les hommes à l’ère des médias de masse où s’exprimait Arendt (celle de la télévision), sont devenus en effet bien plus aigus et criants à l’époque actuelle, celle des médias et réseaux “sociaux »[2], qui prétendent instaurer une communication instantanée, mais engendrent le plus souvent une coupure infranchissable entre les êtres. De ce point de vue, la « sortie de l’arche » espérée et attendue aujourd’hui par des milliards d’êtres humains devra signifier, pour que cette crise ait un sens, un retour à une parole véritable entre les hommes. Les nouveaux médias vérifient en effet le constat dressé par le penseur américain Neil Postman, dans son livre La disparition de l’enfance[3] : « nous créons des machines pour un but particulier et limité. Mais une fois la machine construite, nous nous apercevons qu’elle est capable de changer nos habitudes de Pensée » .

Ainsi, dans le monde des médias dans lequel nous sommes plongés à tout instant, la parole a été effacée au profit de la « communication », et le dialogue a été remplacé par une juxtaposition de monologues. Dans ce grand espace sans séparation et vide de parole authentique qu’est devenu Internet – cette immense cour de récréation virtuelle – aucun mot n’est plus assez vrai et fort, qu’il ne doive être souligné par des points d’exclamation multiples et des « émoticons », qui sont autant de façons de dire que l’émotion véritable est devenue quasiment impossible à exprimer et à ressentir. Ainsi, dans le beau film Hors-Normes d’Olivier Nakache et Eric Toledano, le jeune homme amoureux de l’orthophoniste utilise, pour lui déclarer son amour, les images au moyen desquelles communiquent les autistes profonds, signifiant ainsi son incapacité à utiliser les mots ordinaires … Nous sommes tous devenus autistes !

Tous autistes
« Hors normes » : Tous autistes ?

Retrouver la parole poétique et prophétique

Le poète suisse Philippe Jaccottet écrivait en 1959 ces vers, qui semblent aujourd’hui prémonitoires : « Les joints des mots se rompent, certains sombrent, d’autres s’éloignent… Qui peut encore parler si l’air lui manque ? »[4]. Quels sont donc ces « joints des mots » aujourd’hui rompus ? Ils sont, d’après le poète, ceux qui reliaient les mots au monde qui nous entoure, ou en d’autres termes, le langage au monde réel. Ce que nous dit Jaccottet, avec l’acuité de vision propre à la langue poétique, c’est que le langage s’est aujourd’hui coupé du monde et qu’il a de plus en plus de mal à nous le rendre accessible. Si les mots « sombrent » ou s’éloignent à la dérive, c’est parce qu’ils ne sont plus suffisamment ancrés dans le monde réel, dont ils ont été séparés, détachés. C’est ce lien entre les mots et les choses qu’il importe de rétablir.

La pensée contemporaine, marquée par le structuralisme et par d’autres théories issues des sciences sociales, a en effet oublié le lien entre le monde de la parole et le monde réel, ou plutôt, elle a oublié que le monde de la parole n’était pas distinct du monde réel. Ce qu’ont retrouvé Jaccottet et d’autres, par l’intuition poétique, c’est l’antique notion hébraïque d’un monde créé par la Parole. Les mots, contrairement à l’idée de Saussure – devenue presque un lieu commun – ne sont donc pas des signes arbitraires, qui serviraient à désigner un monde existant indépendamment d’eux. Les mots sont créateurs de sens, mais aussi créateurs du monde. Comme l’écrit en effet Emmanuel Lévinas, « les objets deviendraient signifiants à partir du langage et non pas le langage à partir des objets donnés à la pensée et que désigneraient les mots fonctionnant comme de simples signes »[5]. Le langage poétique, en tant que langage vrai, est celui qui exprime les « expériences immédiates et sensibles », car comme le dit Philippe Jaccottet, il faut rester « fidèles à notre expérience immédiate plutôt que de vouloir tout écouter de ce qui la contredit de l’extérieur »[6].

P. Jaccottet Poésie.jpgDe ce point de vue, le confinement imposé par la crise actuelle nous place devant un choix crucial : soit persister à n’appréhender le monde concret qui nous entoure – et dont nous sommes aujourd’hui largement coupés – que par le biais des médias, et nous enfermer encore plus dans un monde abstrait, virtuel et coupé du monde sensible, soit au contraire, tenter de comprendre depuis notre confinement actuel la situation où nous sommes parvenus, en vue de retrouver à travers l’expérience immédiate le monde des choses concrètes. Dans sa préface aux Poèmes d’Yves Bonnefoy[7], Jean Starobinsky évoque un « encouragement à penser la situation présente du langage comme un moment où doit renaître la relation humaine, à partir d’un état de dispersion ». « La poésie », écrit-il encore, « met tout en œuvre pour hâter la venue du monde encore inexprimé ». Vaste et nécessaire programme ! PL♦

(À suivre…)

Pierre Lurçat, MABATIM.INFOPierre Lurçat

[1] H. Arendt, « Le concept d’histoire », dans La crise de la culture, Idées Gallimard 1972. Cité par François Lurçat, La science suicidaire, Athènes sans Jérusalem, F.X De Guibert 2002.
[2] Dénomination paradoxale, car ils ont tendance à abolir le véritable lien social…
[3] Sur Postman, voir notre article, « Neil Postman, un penseur pour le monde actuel ».
[4] Ph. Jaccottet, La semaison, Carnets 1954-1979, Gallimard 1984.
[5] E. Levinas, Humanité de l’autre homme, Fata Morgana 1972, p. 24.
[6] Jaccottet, La semaison, op. cit., p.23.
[7] Yves Bonnefoy, Poèmes, Poésies Gallimard 1982.

3 commentaires

  1. L’acosmie autrement dit la privation d’un monde commun a pour racine le refus de la civilisation gréco-romaine de la responsabilité de l’autre homme, autrement dit l’antisinaitisme de cette civilisation. La civilisation juive quant à elle a compris qu’il était vain de se servir des protocoles des sciences expérimentales pour se défausser de la primauté de la responsabilité morale. Cela est particulièrement visible en cette période de crise sanitaire avec les deux philosophies opposées du professeur Raoult et du Gribouille Macron. L’histoire jugera.

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