Ukraine : « Est-il encore possible de penser ? » 3-L’effet balancier

Partie 1 : Un peu de géopolitique
Partie 2 : L’exportation de la « démocratie »

Si mon postulat selon lequel le monde n’est pas régi par le Droit mais par la Puissance a une quelconque valeur, on peut prédire que l’affrontement actuel ne prendra fin que lorsque le bras de fer, qui se joue depuis ces trois dernières décennies entre les États-Unis et la Russie, n’aura plus aucune chance d’évoluer. Alors viendra le temps du Droit, des négociations et des juristes, et l’on se demandera alors mais pourquoi donc avait-il fallu attendre si longtemps pour arriver à des solutions raisonnables,

et causer tant de souffrances aux hommes et aux villes ? Malheureusement le Droit sert plus à entériner un état de fait qu’à prévenir une catastrophe. Quand la Puissance s’impose, le Droit pose. C’est ce que j’appellerais « l’effet balancier », et le balancier ne s’est pas encore stabilisé.

Ce qui est sûr, c’est que la problématique agresseur/agressé, qui se refuse à envisager la composante géopolitique, est un obstacle conceptuel majeur à la paix.

Les États-Unis ont réussi à l’imposer à l’Europe et à ses grands médias, comme seule grille de compréhension. Et cela ne nous rapprochera pas de l’issue. Mais n’est-ce pas là sa raison d’être ? Essayons donc plutôt d’examiner les conséquences de la problématique du bras de fer entre les deux grandes puissances États-Unis/Russie dans le confit actuel.

En 1997, Brzeziński dans « Le Grand échiquier » considérait que l’Ukraine est une pièce majeure pour les deux grands et ce pour des raisons différentes. Une Ukraine dans le camp américain priverait la Russie de sa puissance européenne. Une Ukraine dans le camp russe fragiliserait une Europe déjà assez bancale. Un autre géopoliticien américain, John Mearsheimer, lui, en déduit que si l’élargissement de l’OTAN à l’Ukraine est pour la Russie une menace existentielle, ce pays ne représente quasiment aucun enjeu pour les États-Unis… protégés par deux immenses océans, ajouterais-je. À moins que… à moins que l’inquiétude américaine portât sur une possible alliance russo-allemande, perspective qui pourrait faire sourire à première vue, mais que Brzeziński abordait sans complexe il y a déjà 15 ans, et qui effectivement remettrait en cause l’espace européen, tel qu’il s’est construit jusqu’à présent1.

C’est aussi l’hypothèse d’un troisième géopoliticien américain Georges Friedman. Pour lui, le but stratégique suprême des Américains est la remise en cause d’une alliance russo-allemande. L’union du capital financier et technologique allemand et les ressources de matières premières russes, ferait de ce bloc une puissance mondiale alternative, la seule en mesure de contester aux États-Unis leur position dominante.

Les choses s’éclaircissent, non ? !

Notons que ce jugement a été émis en 20152,et qu’ilne peut pas ne pas résonner avec l’hostilité radicale des États-Unis concernant le pipe-line NordStream 2, achevé mais dont la mise en service a été stoppée avant même le début de la guerre, et qui devait établir une liaison directe, par la Baltique, entre la Russie et l’Allemagne.3

« Une arme dangereuse, non seulement pour l’Ukraine mais pour toute l’Europe, une arme géopolitique dangereuse du Kremlin »

disait la Voix de ses Maîtres Biden-Obama, en août 2021, le Président ukrainien.

Et en attendant, comme le reste des Européens, Zelensky peut toujours se chauffer au bon gaz russe… qui continue de couler à flot. Car la Russie n’en a jamais vendu autant que depuis qu’elle est sanctionnée : 30 % de plus. Quant aux Américains, ils ne sont pas de reste « Les sanctions américaines ne sont pas un obstacle aux paiements de la Russie en dollars », précise le Washington Post. « Le ministère des Finances a publié une directive début mars autorisant les investisseurs américains à recevoir des intérêts sur la dette russe jusqu’au 25 mai. ».

Faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais.

L’Ukraine, la grande perdante.

La Russie n’a jamais fait mystère de ses objectifs. Avant la crise actuelle, elle voulait avoir l’assurance que le processus d’élargissement de l’OTAN cesse et que ni la Géorgie ni l’Ukraine n’en soient membres, assurance que le président Biden lui a refusée, comme le rappelle l’ex-ambassadeur américain Jack Matlock.4

Depuis son intervention, à la neutralité de l’Ukraine (c’est-à-dire non-intégration dans l’OTAN), se sont ajoutées démilitarisation, dénazification, et autodétermination des régions russophones. Ne remettant pas en cause la souveraineté de l’Ukraine, elle appelle son intervention une « opération » et non une « guerre ». Ceux qui ironisent sur la terminologie auraient dû aussi le faire en 2014, lorsque le président Porochenko lança contre les russophones du Donbass des « opérations » qui ont duré 8 ans et on fait 14 000 morts.

Dans la bouche des Russes aujourd’hui, cela semble signifier des objectifs bien plus limités que destituer l’actuel pouvoir (héritier pourtant du putsch de Maidan en 2014), ou conquérir l’Ukraine. Et depuis le 24 février, nous voyons lentement mais sûrement les troupes russes prendre le contrôle de toutes les parties fortement russophones du Nord, de l’Est et du Sud de l’Ukraine. Pour rattacher ces parties à la Russie ou comme monnaie d’échange dans des négociations ?

Croire que l’armée ukrainienne, ses milices néonazies certes très aguerries au combat, et ses civils, patriotes mais sans expérience, seront en mesure de stopper la machine militaire russe, relève du fantasme. Seules deux éventualités peuvent être envisagées :

  • la Russie assommée, asphyxiée par les sanctions, jette les gants ;
  • ou bien l’OTAN et les États-Unis contre-attaquent militairement.

Or ces deux scénarios sont impensables. Et le premier à le savoir est Zelenski qui devant le forum de Doha, au Qatar, samedi 26 mars, vient de se demander, dépité, si l’OTAN n’était pas dirigée par Moscou5 !

Ils sont impensables, car la Russie a l’expérience des privations et des guerres, une profondeur territoriale stratégique que n’a pas l’Europe, et un arsenal nucléaire plus que dissuasif. Et puis y a-t-il un chef d’État européen qui envisagerait que la belle Europe se transforme en champ de ruines ? Dresde au mieux, Hiroshima-Nagasaki au pire. Je ne le crois pas.

Aussi les appels puérils de Zelenski durant sa tournée-vidéo des parlements, non pour l’aider à mieux négocier la paix avec la Russie, mais pour faire intervenir l’OTAN, est pour moi de la dernière irresponsabilité et frise la stupidité absolue. Jouer les va-t-en-guerre en visioconférence peut amuser l’Ours russe mais n’empêchera pas, au contraire, que chaque jour qui passe réduira la marge de manœuvres du gouvernement ukrainien durant les négociations à venir. Il vaudrait donc mieux que le comédien Zelensky abandonne le tee-shirt et le treillis, et se redéguise en costume-cravate pour aller vite négocier avec Poutine… tant qu’il y a quelque chose à négocier.

La partition américaine est beaucoup plus obscure. Principal conseilleur de Zelensky, que veulent obtenir (par procuration) les États-Unis ?L’affaiblissement de la Russie ? Mais cela est une constante de la politique étrangère américaine6. Ou celui de l’Europe ? Mais que se passerait-il si la Russie décidait de couper son gaz ? L’Allemagne s’est déjà empressée de l’assurer qu’elle ne participerait pas au boycott bancaire. Exporter « la démocratie » ? Mais quid des méthodes putschistes, certains diraient « bolcheviques », utilisées par les États-Unis en Ukraine ? Quid des résultats obtenus dans les autres pays ex-socialistes ?

Loin d’être un processus historique long et ardu permettant l’évolution profonde des idées et des mentalités, la protection des droits individuels, ainsi que la lutte sans merci contre les pratiques mafieuses, la démocratie serait-elle au bout des standards LGBTiens, ou des magouilles en coulisses de la CIA ? Car en matière d’État de droit, l’Ukraine a encore beaucoup à faire. C’est le moins que l’on puisse dire.

Règne des oligarques et corruption à laquelle Zelensky lui-même, semblerait-il, n’a pas échappé.

« Si le PIB par habitant n’y est que de 3 000 dollars, ce n’est pas du fait de la Russie… », rappelait récemment le directeur de l’IRS, Pascal Boniface.

Barbouzerie : en avril 2021, Nikolai Chaus, l’ancien juge de Kiev réfugié en Moldavie est enlevé par les services secrets ukrainiens. Ce juge avait envoyé derrière les barreaux un oligarque.

Gangstérisme politique : A Kryvyi Rih, le 15 août 2021, le Maire Konstantin Pavlov est « suicidé dans sa véranda » (une balle dans la tête), puis le 18 octobre, son frère Andrei Pavlov est retrouvé mort dans son propre appartement, enfin le 10 novembre 2021, Boris Pavlov, son cousin « se pend ». Elena, la veuve du Maire se voit obligée de déclarer que ni elle ni les membres de sa famille n’ont de pulsions suicidaires.

Crash du Boeing MH-17 de la Malaysia Airlines (296 morts) au-dessus du Donbass, le 17 juillet 2014 : tentative d’accuser la Russie déjouée par le Premier ministre malaisien7 :

And last, but not least, le Bidengate : en 2014, Hunter Biden, le fils du Vice-Présidentd’Obama, estnommé pour son nom au conseil d’administration de Burisma, un groupe gazier ukrainien. Viktor Shokin mène une enquête sur la corruption au sein de cette société. Le Président Porochenko lui demande de la clore. Et comme il refuse, le Président lui demande de démissionner par « patriotisme sinon les États-Unis (via Biden) refuseront de libérer le milliard de dollars promis à l’Ukraine ». Après son renvoi, Joe Biden se vante publiquement de l’avoir fait virer (Voir la vidéo8).

Avec de tels Maîtres es Démocratie, il est sûr que les Ukrainiens vont vite se déniaiser.

La tentative d’isoler la Russie ne fera pas non plus progresser la démocratie, alors que justement sa société civile était en train de se structurer par le biais associatif. Sans parler de l’hystérie antirusse actuelle qui s’en prend indifféremment aux athlètes (suspension de l’équipe russe des handicapés aux Jeux Paralympiques), aux artistes(le Bolchoï déprogrammé à l’Opéra Royal de Londres), aux écoliers (fermeture d’écoles russes), aux étudiants (à l’université Danemark Sud, les accords d’échange sont suspendus à la fin de ce semestre : les étudiants et enseignants-chercheurs russes et biélorusses devront déguerpir). On s’en prend même à des morts : Dostoïevski (annulation d’un cours sur l’écrivain à Milan) et Soljenitsyne (des enseignants d’Aizenay, en Vendée, tentent de débaptiser leur collège) !

Ah, j’oubliais, aussi sus à la vodka.

« Il faut le dire clairement : l’Occident est en guerre contre la Russie. » constate amèrement l’écrivain russo-français Andrei Makine.9

Le Russe aurait-il détrôné le Juif ?

Dans ce bras de fer entre les États-Unis et la Russie, que fera l’Europe ? Continuera-t-elle à appliquer les consignes américaines et à suivre des va-t-en-guerre irresponsables ? Ou saura-t-elle user de son capital cartésien, de sa mémoire des guerres et être un meilleur conseilleur de Zelensky ? En un mot saura-t-elle être soucieuse de ses propres intérêts, compte tenu du fait qu’en politique la géographie joue un rôle au moins aussi important que l’histoire et que Moscou c’est plus grand vu de Paris ou de Berlin que de New York ?

En tous cas, plus vite se dévassalisera-t-elle, plus vite fera-t-elle entendre un son de cloche indépendant, plus forte s’élaborera une perspective solide de paix. De par sa dimension eurasienne, la Russie pourrait jouer un rôle dans la lutte actuelle contre la menace numéro 1 de l’islamisme (iranien et autre), et dans les affrontements à venir avec la Chine (économiques, mais pas seulement). Or selon moi, les États-Unis de Biden-Obama, par une subtile erreur d’aiguillage, sont en train de faire dérailler l’Europe.

Dommage, il n’y a plus de grands leaders. Il est temps que les Européens en inventent de vrais. En attendant, les sociétés de publicités européennes et américaines ne se sont jamais autant enrichies. L’audimat des souffrances du peuple ukrainien est terriblement bien coté à Wall Street… du peuple ukrainien non-russophone, faut-il le préciser ?

Mais quand écoutera-t-on ce vieux Juif ukrainien d’Odessa, citant ce proverbe :

Mauvaise paix vaut mieux que bonne dispute10?

Il y a fort peu de chance, vu que je viens de le vérifier sur internet, il s’agit d’un proverbe… russe. J-PL♦

Jean-Pierre Lledo, Revue Politique et Parlementaire

À venir partie 4 : le Signe ukro-juif


1 « Sans même évoquer les vieilles peurs continentales telles qu’un accord séparé entre l’Allemagne et la Russie, ni exagérer les conséquences d’un flirt tactique de la France avec Moscou, on peut, en toute légitimité, s’inquiéter d’un échec du processus (européen) d’unification en cours et de ses conséquences pour la stabilité géopolitique de la région autant que pour la place de l’Amérique… sur le continent. Un tel échec aurait probablement pour conséquence le retour aux manœuvres diplomatiques dont l’Europe a été coutumière. La Russie et l’Allemagne pourraient tirer parti de cette nouvelle situation et se lancer dans des initiatives visant à satisfaire leurs propres aspirations géopolitiques. S’il est permis de tirer des leçons de l’histoire récente de l’Europe, aucun de ces deux pays n’y trouverait toutefois d’avantages durables. L’Allemagne, pour le moins, saurait redéfinir ses intérêts nationaux et se donnerait les moyens de les faire valoir. ». Brzeziński, « Le Grand échiquier » 1997.

2 Les-crises.fr

3 Tribune Juive

4 Politique Actu

5 le Monde

6 Rand est un think thank qui suggère au monde politique et militaire des procédures visant à harceler, affaiblir, déstabiliser la Russie. Ici le manuel « Overextending and Unbalancing Russia » avec 20 pages de « conseils ».

7 Intervention du Premier ministre malaisien : YouTube

8 les-crises.fr

9 le Figaro

10 Les différentes raisons de l’exil des juifs, par Vanessa Descouraux (France Inter)

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