
Par Bruno Riondel,
[18 mai 2026]
J’ai découvert avec intérêt Quand le soleil rouge les aveuglait, d’Évelyne Tschirhart, un livre sorti il y a trois ans et malheureusement passé un peu inaperçu. Ce qui est dommage, car ce roman nous plonge dans une réalité mal connue, celle de la Chine maoïste, à l’époque de la Révolution culturelle.
Il nous permet aussi de saisir un certain nombre de constantes qui caractérisent la réalité totalitaire.
À l’heure où de nouvelles formes d’oppression nous menacent, il est bon de comprendre finement les mécanismes politiques, culturels et psychiques permettant de broyer l’individu sous le poids d’un pouvoir total.
Évelyne Tschirhart, aujourd’hui contributrice de Riposte laïque et de Mabatim.info, a eu le triste privilège de côtoyer deux fois le totalitarisme au cours de son existence.
Petite fille d’origine juive, elle échappa de justesse à la persécution nazie durant la Seconde Guerre mondiale.
Devenue professeure dans les années soixante, elle fit siennes les illusions du maoïsme « bourgeois » du Quartier Latin, peut-être par réaction inconsciente au traumatisme que le fascisme avait laissé en elle.

Lorsque l’on a croisé le diable, on recherche Dieu, au risque de retomber sur le premier revêtu des habits du second…
La jeune femme poussa l’engagement jusqu’à enseigner dans la Chine de la Révolution culturelle, laquelle se singularisait par la volonté de Mao Tsé-Toung d’éradiquer la culture traditionnelle de l’Empire du Milieu.
« Tout détruire pour construire du nouveau ». C’est ainsi que la lutte fut menée contre les « quatre vieilleries », c’est-à-dire « les vieilles idées, les vieilles coutumes, la vieille culture et les vieilles habitudes ».
Cela supposait de traquer les « embourgeoisés » du système et c’est par millions que des professeurs, artistes, cadres du parti, intellectuels divers et autres citoyens formés furent envoyés travailler dans les champs pour y renouer avec la simplicité paysanne. Les féroces Gardes rouges veillaient par la terreur au respect scrupuleux de la doxa maoïste résumée sous forme d’aphorismes dans le Petit livre rouge. L’humiliation par l’autocritique publique devenait une banalité quotidienne dans cette Chine rendue folle par l’idéologie.
Derrière les apparences idéologiques, la Révolution culturelle était en fait l’expression d’une impitoyable lutte entre dirigeants du Parti, car Mao était discrédité depuis l’échec de l’expérience désastreuse du « Grand Bond en avant » qui avait fait plusieurs dizaines de millions de morts, entre 1958 et 1961.
Liu Shaoqi, ancien Président de la République populaire de Chine, s’opposait alors à Mao, chef du Parti communiste, le premier politiquement réaliste critiquant les dérives idéologiques du second. Liu avait pour lui l’élite cultivée de la Chine que Mao décima sous prétexte de lutter contre l’embourgeoisement des masses.
Liu, coupé de ses soutiens martyrisés, mourut en prison en 1969. Mao avait sauvé son pouvoir.
C’est dans ce contexte d’opposition des factions que se déroule l’histoire contée dans le roman d’Évelyne Tschirhart :
Elle met en scène un groupe de Français venus en Chine pour participer à la construction du socialisme ; le personnage principal, Charles, y enseigne sa langue maternelle.

La plupart de ces jeunes gens sont aveuglés par la doxa maoïste qu’ils ont assimilée et refoulent ce qui devrait les choquer, préférant voir dans certaines réalités négatives les imperfections provisoires d’une société idéale en cours de construction…
Ceci d’autant plus que Charles, d’origine juive et dont le père est mort à Auschwitz, a besoin de croire à l’établissement d’un paradis sur terre dont les valeurs seraient aux antipodes de celles qui existaient dans l’enfer nazi.
Le lecteur ne peut s’empêcher de faire le parallèle avec l’auteur : Charles pourrait être Évelyne.
Le roman montre un peuple chinois asservi et humilié par le port obligatoire du costume Mao, un vêtement qui symbolise le bleu de travail du travailleur érigé en héros par la révolution dite prolétarienne.
Charles ne peut s’empêcher de penser au costume rayé que portaient les déportés à Auschwitz.

Dans les deux cas, il y a une volonté évidente du pouvoir totalitaire d’annihiler ce qui fait la singularité de la personne humaine : l’idéologie transforme l’humanité en troupeau aliéné…
Le Petit Livre rouge qu’Évelyne Tschirhart met bien en valeur dans son roman fut un modèle de la débilité intellectuelle que peut générer une doxa :
Il servait à magnifier Mao assimilé au soleil, alors qu’il n’était que le récupérateur hypocrite des antiques pratiques mégalomanes de divinisation des empereurs de Chine.
La radicalité idéologique de la Révolution culturelle contamine certains personnages du roman qui font preuve d’un moindre discernement, à l’instar de cette jeune femme qui tue le canard de compagnie de sa petite fille et la force à le manger après cuisson. Elle le fait au nom de la révolution, estimant « bourgeois » ce genre d’attachement à un petit animal. L’émancipation prolétarienne justifie les pleurs de sa fille et le traumatisme durable que celle-ci portera par la suite.
Progressivement, les yeux des expatriés français s’ouvrent :
- Ils comprennent que les Chinois ne sont pas tous dupes des idéaux de la révolution en cours,
- mais, par sécurité personnelle, tous font semblant de tenir le rôle de citoyens reconnaissants à Mao de les avoir émancipés ;
- ils scandent mécaniquement, et avec ostentation, les maximes forgées à sa gloire.
- Lors des réunions politiques imposées, nombre de ceux-ci développent des stratégies subtiles pour somnoler tout en donnant l’impression d’écouter avec assiduité la bonne parole maoïste.
Les jeunes Français découvrent le niveau élevé d’hypocrisie que génère le système totalitaire : personne n’y croit, mais chacun fait comme si.
Les jeunes Français profitent d’un désaccord qui les oppose à leur employeur chinois pour démissionner et rentrer au pays. Ils en ont trop vu en Chine et sont dégoûtés par le système communiste ; ils prennent conscience de la qualité de vie dont ils ont toujours bénéficié dans la France capitaliste.
Charles perçoit dans son illusoire engagement révolutionnaire, l’expression d’un besoin psychologique de combler le vide laissé par la disparition tragique de son père mort en déportation.
Évelyne Tschirhart connut elle aussi la désillusion. C’est ainsi qu’en 1973, elle fut l’une des premières, en association avec Claudie et Jacques Broyelle, à dénoncer la diabolique illusion maoïste dans un livre intitulé Deuxième retour de Chine, un titre qui est un clin d’œil au Retour de l’URSS publié en 1936 par André Gide que désabusait la révolution bolchévique qu’il avait encensée dans un premier temps.
À Paris, Jacques Broyelle avait été en 1966, avec quelques condisciples de Normal Sup, l’un des fondateurs de l’Union des jeunesses communistes marxistes-léninistes. Après sa dissolution par le pouvoir gaulliste, celle-ci se transforma en Gauche prolétarienne, un groupuscule maoïste extrêmement virulent durant quelques années. Broyelle et son épouse, désireux de participer à l’histoire en cours, s’installèrent à Pékin alors que survenait la Révolution culturelle. Ils y perdirent leurs illusions.
C’est à l’occasion de ce séjour qu’ils rencontrèrent Évelyne Tschirhart.
À leur retour de Chine, tous trois se livrèrent donc à la critique radicale de l’illusion maoïste, celle-ci ne conduisant qu’à la mise en place d’un totalitarisme fondé sur le triptyque marxiste-léniniste :
- Parti unique,
- emprise idéologique
- et monopole d’État,
… la superstructure de domination ainsi créée permettant d’exercer un contrôle absolu sur la vie quotidienne d’une population chinoise enrégimentée, terrorisée et infantilisée.

Ils furent ainsi les précurseurs d’une remise en cause radicale du système mis en place par Mao, dans une France où nombre d’intellectuels renommés, comme Simone de Beauvoir, Philippe Sollers ou encore Jean Lacouture, vendaient leur âme au diable en célébrant le génie supposé d’un maoïsme fantasmé…
L’une des plus fanatiques parmi les thuriféraires de Mao était une universitaire enseignant à Paris VIII, Maria-Antonietta Macciochi : l’un de ses ouvrages, De la Chine, connut un très grand succès et contribua à susciter l’adhésion de nombreux intellectuels à la cause du Grand Timonier.
Dans ce livre, elle affirmait très sérieusement que la Chine de Mao constituait une « humanité sans péché ».
À leur tour, les naïfs qui n’avaient connu que le maoïsme du Quartier Latin commencèrent à ouvrir les yeux, notamment après la mort du dictateur chinois, en 1976 ; le coup décisif fut porté par le sinologue Simon Leys, en 1983, durant Apostrophe, l’émission phare animée par Bernard Pivot. Leys évoquant l’ouvrage de Maria-Antonietta Macciocchi, De la Chine, exprima son sentiment selon lequel
« ce que l’on peut dire de plus charitable, c’est que c’est d’une stupidité totale, parce que si on ne l’accusait pas d’être stupide, il faudrait dire que c’est une escroquerie ».
Cette sentence acheva définitivement le maoïsme français, tandis qu’en Chine, déjà, Deng Xiao Ping lançait l’œuvre de modernisation d’une Chine trop longtemps maintenue dans l’arriération par Mao.
Quand le soleil rouge les aveuglait constitue un excellent témoignage sur une époque troublée et rongée par les illusions mortifères.

Il constitue surtout, au-delà du cas maoïste, une puissante réflexion sur le totalitarisme à l’heure où celui-ci, sous de nouvelles formes, numérique et islamo-gauchiste notamment, pourrait resurgir au cœur de notre présent sans que nous nous soyons préparés à y faire face…
Ce livre suscite aussi la nostalgie pour les années soixante et soixante-dix,
celles d’une France caractérisée par l’opulence, la hausse des niveaux de vie, le progrès technique, ainsi que l’existence d’un pouvoir politique responsable et respecté.

Une France qui n’existe plus, tandis que la Chine du Socialisme de Marché, c’est-à-dire de la bolchévisation du Capital, est en passe de devenir la première puissance mondiale et d’imposer à terme ses standards totalitaires, tel le Crédit social, au reste du monde…
Méditons donc avec Évelyne Tschirhart sur l’aveuglant soleil rouge. BR♦

Bruno Riondel, MABATIM.INFO
Auteur
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Je me souviens de la propagande de K.S. Karol — pourtant ancienne victime du stalinisme — dans le Nouvel Obs, nous expliquant qu’il n’y avait plus besoin de tribunaux : chaque village ou commune populaire se réunissait pour morigéner un délinquant.
Celui-ci, reconnaissant ses fautes, était alors pardonné et réintégré dans la communauté bienveillante.
Cauchemar que ce régime, honte que ces ahurissants mensonges des journaux dits « progressistes ». On voit où a mené ce progrès.
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Le fait est que la Chine aujourd’hui montre que les principes du socialisme lorsqu’ils sont bien appliqués (appropriation collective des GRANDS moyen de production et d’échange à laquelle s’adosse une économie de marché). Complémentarité, pas opposition. L’erreur serait de voir cette coexistence comme une guerre. En réalité, il y a une complémentarité naturelle :
Le secteur public fournit la « rampe de lancement » (infrastructures, éducation, recherche fondamentale, stabilité), et le secteur privé fournit les « fusées » (innovations, produits de consommation, services de proximité). L’un sans l’autre est bancal.
Le succès de la robotique chinoise, de l’IA chinoise, en particulier DeepSeek qui est mon outil quotidien dans mes travaux de recherches (mathématique et physique mathématique), l’avance sur les véhicules électriques, la satisfaction grandissante de la consommation populaire.
C’est sûr que le Socialisme Chinois fait peur au Capitalisme.
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