Réhabiliter l’État pour refonder la politique (VI)

« Seuls dans l’Arche » : Refonder le monde après le Coronavirus :

À travers le rejet des politiques étatiques actuelles face à la pandémie du Covid-19 se fait jour un rejet plus vaste, qu’on pourrait caractériser comme le rejet globalisé de la démocratie libérale, de l’État et de la politique. Défendre l’État, réhabiliter la notion même d’État comme forme essentielle de la politique, c’est une tâche difficile et nécessaire à laquelle nous convie le chaos actuel. Sixième volet de notre série d’articles pour « Refonder le monde après le Coronavirus ».

La tradition des opprimés nous enseigne que « l’état d’exception » dans lequel nous vivons est la règle. Nous devons parvenir à une conception de l’histoire qui rende compte de cette situation. Nous découvrirons alors que notre tâche consiste à instaurer le véritable état d’exception…
W. Benjamin, Sur le concept d’histoire

Walter Benjamin (1892-1940)

Le 26 septembre 1940, Walter Benjamin se donnait la mort à Port Bou, en Catalogne, à l’âge de 48 ans. « Dans une situation sans issue, je n’ai d’autre choix que d’en finir… C’est dans un petit village des Pyrénées, où personne ne me connaît, que ma vie va s’achever »[1] C’est par ces mots que Benjamin, désespéré par l’éventualité d’être rattrapé par la Gestapo, fit ses adieux au monde. Sa disparition tragique, dans des circonstances qui n’ont jamais été entièrement élucidées (son corps ne fut pas retrouvé et le cimetière de Port Bou ne contient que son cénotaphe), mettait fin à la carrière de cet écrivain, philosophe et critique d’art, qui compte parmi les penseurs les plus originaux du 20e siècle. Benjamin est aujourd’hui lu, étudié et commenté à profusion, mais est-il toujours bien compris ? Quand il évoquait – dans le texte placé en exergue de ces réflexions – l’état d’exception comme la « règle », il n’envisageait nullement un état d’exception instauré par un État démocratique, pour lutter contre le terrorisme ou contre une épidémie !

Juif allemand assimilé, attiré par le marxisme et par la Révolution, à l’instar d’autres penseurs juifs du vingtième siècle, Benjamin avait gardé du judaïsme l’espérance messianique, qu’il évoque dans les lignes suivantes : « On sait qu’il était interdit aux Juifs de sonder l’avenir. La Torah et la prière, en revanche, leur enseignaient la commémoration… Mais l’avenir ne devenait pas pour autant, aux yeux des Juifs, un temps homogène et vide. Car en lui, chaque seconde était la porte étroite par laquelle le Messie pouvait entrer »[2] Parmi les intellectuels qui se réclament de lui aujourd’hui figure notamment le philosophe italien Agamben, qui affirmait, dans une interview en 1985, avoir « ressenti une affinité troublante » avec Benjamin[3]. Agamben a fait du concept de « l’état d’exception » – apparemment emprunté à Benjamin – le cœur de sa critique de l’État moderne, critique radicale qu’il réitère de manière récurrente, pour dénoncer tantôt la politique italienne envers les migrants, tantôt les lois antiterroristes aux États-Unis ou en France, et plus récemment, les mesures prises en réaction au Covid-19.

Agamben et Benjamin : une totale incompréhension

Agamben, penseur de la radicalité et du rejet de la démocratie moderne, semble n’avoir conservé de sa lecture de Benjamin que quelques phrases sorties de leur contexte, au service de sa critique radicale et sans appel de la démocratie[4]. Cela transparaît avec netteté dans ses propos sans nuance, qui ressassent un rejet total de l’État démocratique, au nom du « paradigme » que représente à ses yeux le « Lager » – sorte d’euphémisme pour ne pas dire ‘camp d’extermination », comme l’a bien montré Eric Marty[5]. Si le propos d’Agamben peut sembler séduisant, c’est parce qu’il utilise une partie, ou un fragment (infime) de vérité auquel chacun peut être sensible – en l’occurrence le recours à l’état d’exception, ou la privation des libertés essentielles – pour désigner le tout, à savoir l’État. En littérature, cela s’appelle une synecdoque, mais en matière de politique, il y a là bien plus qu’une innocente figure de style.

En effet, dans les premières pages du deuxième tome de son Opus majeur, Homo Sacer, Agamben écrit que les Talibans incarcérés à Guantanamo après le 11 septembre 2001 étaient dans la même « situation juridique que les Juifs dans les Lager nazis, qui avaient perdu, avec la citoyenneté, toute identité juridique… »[6] En faisant d’Auschwitz le « paradigme » de la politique moderne et de l’État démocratique, Agamben réussit ainsi à anéantir simultanément les deux termes de sa comparaison. Le premier – c’est-à-dire la politique d’extermination nazie du peuple Juif – parce que la comparaison indécente entre Auschwitz et Guantanamo aboutit à trivialiser l’extermination des Juifs, à banaliser la Shoah et à la rendre entièrement opaque. Si les nazis n’ont pas fait pire envers les Juifs que les Américains envers les Talibans à Guantanamo, alors le crime nazi n’était pas si terrible qu’on l’a dit et les Juifs ne sont pas des victimes si particulières que cela.

Prisonniers à Guantanamo :
« la même situation que dans les camps nazis » ?

Le second terme – à savoir l’État démocratique – parce que le fait de comparer les mesures d’exception prises par des États de droit pour lutter contre Al-Qaïda ou contre le Covid-19, aux mesures prises par les nazis pour exterminer les Juifs et les autres groupes voués à la destruction, revient à établir une identité de fait entre la démocratie et le totalitarisme. La pensée simpliste d’Agamben, qui prétend comprendre l’État démocratique moderne à partir de « l’état d’exception », aboutit ainsi à mélanger, dans une inextricable confusion, démocratie et tyrannie, État de droit et suspension du droit, souveraineté et arbitraire du pouvoir… Misère de la philosophie politique !

Agamben et Foucault : simplifier c’est trahir la pensée

S’il a travesti la pensée de Walter Benjamin, en reprenant à mauvais escient le concept de l’état d’exception pour en faire la quintessence de la politique moderne, Agamben n’a pas mieux traité un autre des auteurs auxquels il emprunte un de ses concepts clés, Michel Foucault. Quand Agamben parle en effet de « biopolitique », il fait référence au concept employé par Foucault pour la première fois en 1974, dans une conférence prononcée à l’université de Rio de Janeiro. Or, dans son cours au Collège de France sur le thème « Naissance de la biopolitique », consacré à la genèse de l’économie politique, Foucault dénonçait ce qu’il appelle la « disqualification par le pire », qui consiste à dénoncer « l’État et sa croissance indéfinie, l’État et son omniprésence, l’État et son développement bureaucratique, l’État et les germes de fascisme qu’il comporte, l’État et sa violence intrinsèque… »[7]

Michel Foucault

Selon cette argumentation, dont Foucault se distancie explicitement, il y aurait « une parenté, une zone de continuité génétique entre différentes formes d’États, l’État administratif, l’État-providence, l’État bureaucratique, l’État fasciste, l’État totalitaire. » Et on pourrait ajouter à cette énumération, last but not least, l’État nazi, auquel Agamben assimile aujourd’hui les États démocratiques contemporains. La dénonciation de Foucault, comme l’observe Elhanan Yakira, vise précisément l’argument qui prive tout élément d’analyse de sa spécificité et le discours « dans lequel la Sécurité sociale (et l’appareil sur lequel elle repose) relève du camp de concentration »[8]. Le lecteur aura reconnu ici le discours par lequel Giorgio Agamben établit un signe d’égalité entre Guantanamo et Auschwitz, ou entre les politiques sécuritaires et sanitaires des États démocratiques contemporains et la politique nazie !

Nous vivons l’ère du dépérissement de l’État

L’autre point faible, très visible, de l’argumentation d’Agamben (et d’autres intellectuels contemporains qui partagent son analyse) réside dans sa dénonciation permanente d’un État démocratique-totalitaire tout puissant, alors même que la période que nous traversons pourrait au contraire être définie et caractérisée comme celle de l’affaiblissement constant de l’État. Nous vivons en effet une époque de renforcement des acteurs transnationaux – grandes sociétés multinationales, ONG, organisations internationales et centres de pouvoir global délocalisés, etc. – au détriment des États-nations et de leur pouvoir étatique centralisé. Ce que montre la crise du Covid-19 et les défaillances de son traitement par certains pays démocratiques, c’est précisément qu’un État affaibli est moins à même de répondre à une crise sanitaire de l’ampleur de la crise actuelle qu’un État fort et centralisé.

On objectera, bien entendu, que l’idée d’un État fort serait intrinsèquement contraire à la démocratie… En effet, dans la vulgate politique contemporaine, qui a intégré la notion marxiste du « dépérissement de l’État », celui-ci ne peut jamais assumer pleinement ses prérogatives, sous peine de transgresser les droits des individus et de tomber dans le « fascisme ». « CRS-SS ! » scandaient les manifestants en mai 1968, et l’écho de ce slogan stupide résonne encore entre les murs de maintes universités occidentales… Cette « reductio ad hitlerum » à l’égard de l’État démocratique est au cœur de l’argumentation d’Agamben et de son succès. Paradoxalement, les néo-marxistes – qui reprochent à l’État tout exercice un peu trop poussé de ses prérogatives envers sa population – rejoignent dans leur critique les néo-libéraux, pour qui l’État en fait toujours trop.

Ainsi assiste-t-on aujourd’hui, en France et ailleurs, à un concert de protestations contre les atteintes à la liberté et aux « droits » des personnes (droit d’aller et venir, droit au travail, droit aux vacances… et jusqu’au « droit de mourir » selon Comte-Sponville). Or, si des mesures d’exception sont aujourd’hui nécessaires et si elles sont employées par tous les pays démocratiques pour affronter l’épidémie, c’est justement parce que l’État ne dispose pas des moyens nécessaires en recourant à ses seules prérogatives ordinaires. Il s’agit bien d’une situation d’exception, qui exige de recourir à des moyens exceptionnels, et pas d’une épidémie « inventée » pour permettre à l’État d’utiliser des mesures d’exception, comme l’avait un temps affirmé Agamben[9], en février 2020, avant de sembler se rétracter en continuant toutefois de dénoncer les mesures d’exception.

« CRS-SS ! » : l’écho d’un slogan stupide…

Réhabiliter l’État pour refonder la politique

À travers le rejet des politiques étatiques actuelles face à la pandémie du Covid-19 se fait jour un rejet plus vaste, qu’on pourrait caractériser comme le rejet globalisé de la démocratie libérale, de l’État et du politique. En abolissant toute distinction entre régime démocratique et régime totalitaire – tous deux étant définis selon lui par le recours permanent à l’état d’exception (alors même que l’État totalitaire se fonde sur une application méticuleuse et permanente de lois iniques), – et en faisant de l’état d’exception la « règle » de fonctionnement des démocraties libérales, pour mieux les vouer aux gémonies, Agamben contribue en fait à jeter le discrédit sur la politique.

Or, parmi les multiples dangers qui menacent aujourd’hui les sociétés occidentales démocratiques, celui d’un État tout-puissant maniant l’état d’exception n’est pas le pire (si tant est qu’il existe vraiment). Un autre danger, bien plus réel celui-là, est celui de l’affaiblissement continu de l’État démocratique, sous les coups de boutoir conjugués de ses nombreux adversaires : nostalgiques d’un État autoritaire non-démocratique, partisans d’un ordre supranational (européen ou global, économique, bureaucratique ou impérial, occidental, chinois ou islamique…) et thuriféraires de la Révolution et du chaos, qu’ils s’en revendiquent ouvertement ou qu’ils avancent masqués. Agamben appartient à ces derniers, et son obsession de la dénonciation de l’État libéral ne fait que rapprocher l’avènement d’autres périls.

« Priez pour le bien du pouvoir, car sans lui les hommes s’avaleraient les uns les autres tout vivants », enseigne le Traité des Principes. « Oui à l’État », affirme sans hésitation Emmanuel Lévinas, qui cite cet exergue et explique, à la suite de Maïmonide, que « La fin de l’Histoire conserve une forme politique », et fait l’éloge de l’État de César comme de l’État de David[10]. Car derrière la critique insensée portée contre Israël, derrière les accusations délirantes contre les Juifs – peuple et État – que la crise actuelle ne fait qu’envenimer, il y a aussi une attaque tous azimuts contre la forme étatique, qui est celle que revêt aujourd’hui le nom d’Israël dans le monde[11]. Il n’y a là point de hasard. Défendre l’État, réhabiliter la notion même de l’État comme forme essentielle du politique, c’est la tâche difficile et nécessaire, à laquelle nous convie le chaos actuel. PL♦

Pierre Lurçat, MABATIM.INFO

« Seuls dans l’Arche » : Refonder le monde après le Coronavirus :
Réflexions sur la dimension philosophique de la crise actuelle (I)
Retrouver la vérité du langage (II)
La crise morale du monde et la vocation d’Israël (III)
Quelle Liberté pour une humanité malade et menacée  (IV) ?
Humanité de l’autre homme : Caïn est-il mon frère ? (V)

[1] Propos cités dans le beau film de David Mauas, « Qui a tué Walter Benjamin ? »
[2] « Sur le concept d’histoire », publié à titre posthume en 1942. Repris dans W. Benjamin, Œuvres III, Folio-Essais Gallimard 2000.
[3] Voir https://ndpr.nd.edu/news/towards-the-critique-of-violence-walter-benjamin-and-giorgio-agamben/
[4] Il n’est pas étonnant qu’il s’appuie aussi, dans son entreprise de démolition de l’État démocratique moderne, sur le juriste allemand Carl Schmitt. Sur l’attrait exercé par Schmitt chez de nombreux intellectuels de l’ultra-gauche européenne et de la « communauté d’opprobre israélienne », voir Elhanan Yakira, Post-sionisme, Post-Shoah, PUF 2010, p. 211.
[5] Voir E. Marty, « Agamben et les tâches de l’intellectuel. À propos d’État d’exception », Les Temps Modernes, 2004/1, Gallimard.
[6] Homo Sacer II. État d’exception, Seuil 2003, p. 13, Cité par E. Yakira, Post-sionisme…, p. 208.
[7] Cité par E. Yakira, Post-sionisme… p. 203. Le cours de Michel Foucault peut être écouté ici.
[8] E. Yakira, Post-sionisme…, p. 203.
[9] La citation exacte était : « Il semblerait que, le terrorisme étant épuisé comme cause de mesures d’exception, l’invention d’une épidémie puisse offrir le prétexte idéal pour les étendre au-delà de toutes les limites ». Voir https://www.nouvelobs.com/idees/20200427. OBS28058/giorgio-agamben-qu-est-donc-une-societe-qui-ne-reconnait-pas-d-autre-valeur-que-la-survie.html
[10] Et Lévinas poursuit : « Depuis deux mille ans, Israël ne s’est pas engagé dans l’Histoire. Innocent de tout crime politique, pur de la pureté de la victime… Israël était devenu incapable de penser une politique qui parachèverait son message monothéiste. L’engagement désormais est pris. Depuis 1948. Mais tout ne fait que commencer… » In : « L’État de César et l’État de David », L’Au-delà du verset, éditions de Minuit 1982, p. 220.
[11] Je renvoie sur ce sujet à mon cours « Les mythes de l’antisionisme », donné dans le cadre de l’Université populaire du judaïsme.

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